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Christian Broutin ressusciteur de saint Nicaise

Nicaise, rochers, donjon La Roche Guyon

(Entretien avec Christian Broutin, dimanche 24 août 2025, au Grain de sel, salle d’exposition des amis de Christian Broutin, à La-Roche-Guyon)

  • On peut admirer votre triptyque sur saint Nicaise dans l’église de Gasny (27620). Avez-vous travaillé sur commande, comme les artistes de jadis, qui ont laissé tellement d’œuvres magnifiques dans nos églises ?

C’est M. Dagnicourt, le plombier et chauffagiste qui aime son église avec passion, qui m’avait demandé, en 1991, de travailler le sujet des saints du Vexin. Et c’était Alain Quenneville, l’historien de La Roche, qui lui avait dit de venir me voir. Finalement je n’ai pas fait d’autre saint, ni d’autre triptyque.

  • Votre création autour de saint Nicaise est un petit format, si l’on compare avec les triptyques des XV° et XVI° siècles, mais elle envahit notre espace mental avec une puissance extraordinaire, d’abord avec les paysages en arrière-plan, aussi minutieux que vertigineux et brumeux, donnant l’illusion du rêve ou du cauchemar. Qu’est ce qui est le plus important, pour vous, dans le triptyque : les fonds, les espaces, les horizons, ou les humains mis en scène ?

Chez moi, l’inspiration des primitifs flamands est plus forte que celle des Italiens. J’aime la lumière froide. Et ce sont mes personnages qui s’imposent à moi.

  • Vos personnages de leur côté sont dénués de regard, ils lévitent au-dessus du sol, ils sont comme dépersonnalisés, pourquoi ?

Ils lévitent parce qu’ils sont allégés et portés par les anges, c’est rapporté dans de nombreuses vies de saints.

  • Dans votre triptyque, quel est le motif que vous aimez le mieux ?

Les dragons. Panneau latéral u triptyque sur saint Nicaise, par Christian BroutinAutrefois il y en avait partout. Aujourd’hui encore, le monde est rempli de dragons, la bataille entre le bien et le mal se renouvelle sans cesse.

  • Vous y croyez, en quelque sorte, à vos dragons, pour vous ils ne relèvent pas du fantastique, mais de la vraie réalité parfois cachée derrière les routines du quotidien. Et vous parvenez à nous y faire croire aussi. Mais pourquoi avoir choisi saint Nicaise, parmi tant de dompteurs de dragons effectivement mentionnés dans la Légende dorée de Jacques de Voragine au XIII° siècle?

Comment ne pas le choisir, lui qui, après avoir débarqué à Marseille, a été le premier évangélisateur du Vexin, accompagné par ses fidèles disciples saint Quirin, et saint Egobille (appelé aussi Scurvicule), et qui a laissé sa trace de Rouen jusqu’à Vaux-sur-Seine ! Il ont tous trois été décapités comme saint Denis, et comme saint Clair, qu’il avait baptisé.

  • On a du mal à les prendre au sérieux, car on n’arrive pas à imaginer que ces saints dits céphalophores aient pris leur tête dans leurs mains pour l’amener jusqu’à la fontaine miraculeuse de leur choix, et à l’emplacement de la chapelle où ils voulaient être enterrés…

Nicaise, rochers, donjon La Roche Guyon

C’est l’ouvrage Les saints du Vexin,par Adolphe de Bouclon, publié en 1854 à Evreux, qui nous donne les détails convaincants, en particulier sur leurs reliques. Ce livre développe aussi bien sûr le côté « conte de fées » de leurs biographies, par exemple avec l’histoire du dragon qui s’échappe par la cheminée. Et il y a aussi des femmes, comme Orberose, qui ont apprivoisé et tenu en laisse leur dragon avec leur étole. Quant à dame Pience, c’est elle qui avait ramassé les corps livrés aux corbeaux, et les a ramenés d’Ecos à La Roche, où elle a fondé la première chapelle dans la falaise. Il faut lire Les premiers martyrs du Vexin, par le chanoine Legris, publié en 1913.

Vous avez gardé votre âme d’enfant… votre triptyque est énigmatique, on est dérouté, on ne sait pas si pour vous le conte de fées a un parfum paradisiaque, ou si voyez plutôt le monde comme Jérôme Bosch, peuplé de monstres infernaux. C’est déstabilisant, cette étrangeté.

Je n’invente rien, la maxi-réalité, c’est la cohabitation d’éléments disparates parfaitement réels, déclenchant un basculement de l’esprit. L’âme humaine ne peut pas se déployer sans se nourrir des contes de fées. Pour moi, mes tableaux expriment avant tout l’angoisse. J’ai perdu ma mère à l’âge de cinq ans, cela m’a jeté dans la solitude comme au fond d’un gouffre.

  • Vous n’avez pas représenté d’autres saints, mais le Mont Saint Michel vous a beaucoup inspiré…

Avec cette île qui ne l’est qu’à moitié, et son monastère, on ressent le pays comme aspiré, vidé. Je me suis beaucoup identifié au Mont Saint Michel, et je l’ai promené avec moi, sans m’en apercevoir. Je m’en suis aperçu cinquante ans plus tard, en découvrant les correspondances avec le Vexin et avec la cathédrale de Chartres. On a retrouvé dans les restes de la cathédrale d’Avranches (entièrement détruite en 1796) les têtes de trois saints, c’est assez drôle, en même temps.

  • Et quel enseignement pour le monde moderne en tirez-vous, de vos fascinations qui nous font ressentir comme bien présentes les obsessions du Moyen Age ?

Jésus et son message « Aimez-vous les uns les autres », c’est toujours d’actualité. Bien qu’ayant reçu une solide éducation religieuse (mon grand-père était un ancien séminariste), j’ai fait toutes mes études secondaires chez les frères des Écoles chrétiennes, je suis plutôt agnostique animiste, voire bouddhiste et je considère que l’enseignement, le message de Jésus ( je ne dis pas le Christ), sont universels.

  • La tonalité religieuse n’est pas au centre de votre œuvre, ni de votre métier d’illustrateur, cette profession de foi surprend.

Sculpture Vierge blanche par Christian BroutinJ’ai une dévotion particulière pour les Vierges noires du XII° siècle, j’ai sculpté ces dernières années des Vierges englobant leur enfant et/ou le monde, m’intéressant d’abord à la Nativité, puis à la maternité et aux déesses de la fécondité de toute origine géographique ou religieuse.

  • Comme ces sculptures qui ont été exposées dans la chapelle du château de La Roche Guyon.

J’aime qu’on n’y perçoive pas d’affect, pas de tendresse, juste leur tâche cosmique de présentation de l’Enfant.

  • Oui, vos chefs d’œuvre de méditation à partir de notre histoire chrétienne méritent d’être mieux mises en valeur dans nos églises du Vexin. Avez-vous des disciples dans cette dimension de votre créativité ?

Grâce à vous j’espère que ce triptyque de St Nicaise va sortir de l’ombre et de la poussière…

Non, cette dimension de mon œuvre n’a pas encore suscité de continuateurs, non je n’ai pas de disciples dans cette brève incursion dans l’art religieux, ni d’élèves, je n’ai pas la fibre pédagogique. Par contre j’ai, à ma grande surprise, suscité un certain nombre de vocations artistiques  couronnées de succès. Il y a un aspect de mon travail qui est très troublant, c’est le retour, des années après, de l’impact qu’ont pu avoir certains de mes travaux, je pense entre autres à celui de mes couvertures de livres, sur certains lecteurs. Et juste retour des choses c’est dans des romans, des écrits, que j’ai découvert ces échos. Les auteurs y parlent de telle ou telle couverture qui les a frappé,  ils la  décrivent précisément ainsi que les émotions ou les sentiments qu’elles ont fait naître chez eux. D’autres retours m’impressionnent aussi beaucoup ce sont ceux d’adultes qui enfants ont été marqués par mes illustrations  pour la jeunesse  et qui m’en font part vingt, trente ans après ! Magique.

  • Le donjon de La-Roche-Guyon, timbre poste par Broutin
  • Magiques aussi, les métamorphoses de votre talent. Ces dernières années, vous avez élagué vos compositions, vous nous bouleversez avec vos paysages épurés, et le donjon de La-Roche-Guyon est devenu en quelque sorte votre signature, à moins que ce soit le contraire, merci !

Maria Poumier

 

 

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