sainte marguerite et le dragon, Vétheuil

Début janvier, avec gueules de bois et crises de foie, on est sujet au repentir, qui devrait bien durer toute l’année, car les vices sont choses très tenaces, et les Pères de l’Eglise, fins psychologues, y avaient bien réfléchi…

Il y a sept péchés capitaux : Acédie (ou paresse spirituelle, dépression), Avarice, Colère, Envie, Gourmandise, Luxure, Orgueil.

Notre époque semble leur vouer un véritable culte, tandis que nous prions tous les jours Notre Père de ne pas « nous laisser entrer en tentation ». Ce n’est pas du tout au goût du jour, la prévention, la pénitence et le châtiment des péchés …

Et d’abord, comment lutter contre la gourmandise et la luxure, les péchés malins, ceux qui rentrent en nous par les sens, le plaisir, la publicité, comme de simples « bonnes choses » de la vie ?

Gourmandise et luxure sont très proches, elles relèvent de la concupiscence, de la fuite vers toujours plus de plaisirs, et dans leur façon de nous envahir, car ventre et bas-ventre se touchent, et saint Paul avait trouvé le mot juste, en condamnant ceux qui « font de leur ventre leur Dieu ».

D’après Dante, les « pécheurs de la chair » se retrouveront dans le deuxième cercle de l’Enfer, et seront « emportés par un vent sombre » ; les gloutons quant à eux seront au troisième cercle, et dévorés par Cerbère, le gardien des enfers, dans la pluie et le froid. En tout cas, le Purgatoire mérite sans doute bien son nom…

Et qu’on ne vienne pas nous parler de gastronomie, cocorico, ni d’érotisme : les deux premiers péchés capitaux se présentent tous deux sous des jours charmants, mais sont la porte des autres vices, ce pourquoi on les qualifie de premiers.

Ces péchés par excès dans les plaisirs élémentaires du corps constituent des violences contre autrui (le roi Louis XVI, extrêmement porté sur les arts de la table, était qualifié « d’affameur du peuple » ; et le libertinage blesse toujours quelqu’un, qui se retrouve traité en objet, de consommation, de dégoût, de mépris, de rejet, de quolibets…).

Les péchés de ventre et de bas-ventre constituent aussi des violences contre soi-même, disent les Pères de l’Eglise. Dans la mesure où le libertinage est toujours condamné par la conscience, il est déjà une sorte d’auto-viol. Sans parler de toutes les variantes et déviances relevant de la pornographie.

Ces dernières années, le télescopage entre sexe et bouffe est voyant, massif, obsédant, profondément toxique, dans la publicité se débrouillant pour mettre en images lubriques, au-delà de la saturation, la moindre déglutition, le moindre dégoulinage, chaque rondeur, chaque turgescence, avec  avalanches de rouge et de luisant : on en est au crime contre l’humanité, avec la stimulation permanente et simultanée de l’obésité, de l’onanisme, du voyeurisme, de la dépravation et de l’excès, pratiquement comme normes! Critiquer l’omniprésence à la télé des émissions culinaires semble un outrage à la fierté nationale, au patrimoine immatériel que nous donnons généreusement à l’humanité etc patati et patata. Oui mais dans culinaire il y a aussi cul, eh, banane !

Comment nos enfants, intoxiqués et flattés dans leurs péchés « si mignons » depuis leur plus jeune âge, retrouveront-ils le chemin de la sobriété et leur conscience ? Dieu seul le sait…

La combinaison des péchés de chair n’est certes pas une nouveauté. En témoigne la statue totalement cochonnesainte marguerite et le dragon, Vétheuil de sainte Marguerite à l’entrée de l’église de Vétheuil, très sérieuse, mais chevauchant avec aisance son dragon, à la queue extrêmement émoustillée, avec ses jambons fort rebondis, et la gueule béante. Ils forment un couple troublant, et cette représentation folklorique de sainte Marguerite fait écho à d’innombrables blagues sur les « armes » de la belle jeune fille pour amadouer un abominable « dragon ».

De tous temps les artistes ont su communiquer à la fois l’attraction innocente de la chair, les fantasmes sexuels, et une vision intime de l’horreur dans le charnel. Et l’Eglise catholique considère qu’il est sain d’extérioriser, de représenter, de communiquer les passions humaines, à la marge des œuvres qui élèvent, car, comme savait Blaise Pascal, « qui veut faire l’ange fait la bête ». Ce qui est malsain, c’est le déséquilibre et le mensonge dit « pieux ».

« Luxure » ou désordre de nature sexuelle, signifie à l’origine exubérance, dérèglement dans les plaisirs des sens. Shakespeare a tenté de nous en écarter, avec cette image :  « L’amour, c’est le soleil après la pluie, et la luxure, c’est l’orage après le soleil ».

N’empêche, bien sûr qu’à quelque chose l’appétit est bon, car il est aussi appétit de nourriture spirituelles. José Martí, grand poète cubain, nous ramenait à table en disant que « l’amour est le café de l’âme ».

Pour ce qui est du commerce de bouche, Famille Chrétienne précise : « Si nous avons tant de mal à nous priver pendant le Carême, c’est parce que nous ne faisons aucun entraînement en ce sens tout le reste de l’année… La gourmandise, en elle-même, n’est pas un péché grave. Même saint Augustin lui trouve des circonstances atténuantes : ‘Dans le manger et le boire, qui est celui, Seigneur, qui ne s’emporte pas quelque fois au-delà des bornes de la nécessité ?» (Confessions X, 31).

Mais la gourmandise est un péché clé, un test de maîtrise de soi. ‘Quand l’estomac est maîtrisé par une contrainte prudente et intelligente, tout un cortège de vertus pénètre l’âme’, assure saint Nil Sorsky. »

Jésus avait jeûné 40 jours au désert. Mais il critiquait durement ceux qui faisaient étalage de leurs pénitences. Les Pharisiens lui rétorquaient qu’il ne se lavait pas les mains avant de passer à table, un crime, d’après eux ! « Je suis le pain du Ciel », rétorquait le Christ, qui accompagnait bien volontiers les festins, et pourvoyait miraculeusement au vin, (qui ne se souvient de l’épisode des Noces de Cana, où Jésus changea l’eau en vin, quand celui-ci vint à manquer). Il apparaît comme Celui qui partageait le pain, lors de la Cène, mais aussi les poissons, les multipliant si besoin afin que tout le monde soit rassasié, au bord du lac de Tibériade, parce que la charité passe avant toutes les règles.

Comme dit Famille Chrétienne, « Que celui qui n’a jamais péché jette la première bière ! » 

 

.                                   MP

Annexe, un témoignage exotique, mais néanmoins capital :

L’Ange Gabriel prit la parole et dit :

Puis Dieu créa le mal sur la Terre et le partagea comme suit entre les êtres : de la sottise il fit dix parts et il en donna neuf à des êtres qu’on appelle Gog et Magog. De la dixième part restante il créa l’envie, il en fit dix parts, et en donna neuf aux peuples d’Arabie.

Avec la dixième qui resta il créa la luxure ; puis l’ayant partagée en dix, il en donna neuf parts aux peuples de l’Inde.

De la dixième part qui subsista, il créa le mensonge ;il créa dix part en en donna neuf aux Juifs.

Puis au dixième restant, il créa encore l’arrogance ; il en fit dix parts et en donna neuf aux Chrétiens.

De la dixième part qui subsistait, il créa l’avarice ; il en fit dix parts et en donna neuf aux peuples de Perse.

Du dixième qui restait, il créa l’ignorance ; il fit dix parts et en donna neuf aux peuples d’Ethiopie.

De la dixième part qui restait, il créa l’orgueil ; il en donna neuf aux Berbères.

IL partagea le reste entre le monde entier.

Puis il créa les plaisirs, il en fit dix parts ; il en donna neuf aux femmes, partageant le reste entre les autres habitants du monde. »

(Le Livre de l’échelle de Mahomet, Livre de Poche n°4529,, 1995,  bilingue français-latin, traduit et commenté par G. Besson et M. Brossard-Dandré, p. 293, cité par Pierre Jovanovic, in Biographie de l’ange Gabriel, éd. Le Jardin des livres, 2009-2024, p. 218.

 

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