Alphonse de Lamartine (1790-1869) était toujours attendri par les paysages champêtres, qui lui paraissaient les miroirs de l’âme, sensibilité qui s’est généralisée de nos jours. Pour lui, la poésie est « l’incarnation de ce que l’homme a de plus intime dans le cœur et de plus divin dans la pensée ». Ayant séjourné à La Roche Guyon en 1819, il en tira cette « Méditation » qui fait si bien partager  l’élan dont chacun éprouve un jour la source dans sa région. On notera l’allusion à un autel dans une grotte, qui pourrait bien être celle de Haute-Isle, ou bien la chapelle Saint Nicaise, creusée dans le roc, et que l’on visite encore dans le château ; en tout cas, un lieu de culte tout près de vieilles tombes, et remontant certainement à l’âge des cavernes, car l’homme a toujours su reconnaître comme lieux du sacré les  sites exceptionnels. Et visiblement, les habitants de La Roche impressionnèrent Lamartine, l’homme des villes et de ses conflits politiques, par leur piété ; il aurait aimé être enterré auprès d’eux… , lui qui fut président de la France du 24 février 1848, à l’issue d’une brève révolution, au 1er décembre 1852. Ci-dessous, le portrait de Lamartine par Henri Decaisne, artiste belge, daté de 1840 environ (Lamartine le découvrit en 1836 au Salon de Paris , où Decaisne exposa son tableau L’Ange gardien , selon Wikipedia).

 

 

La semaine Sainte à La Roche-Guyon :

Ici viennent mourir les derniers bruits du monde

Nautoniers sans étoile, abordez ! C’est le port :

Ici l’âme se plonge en une paix profonde,

Et cette paix n’est pas la mort.

(…) La prière qui veille en ces saintes demeures

De l’astre matinal nous annonce le cours ;

Et, conduisant pour nous le char pieux des heures,

Remplit et mesure nos jours.

L’airain religieux s’éveille avec l’aurore ;

Il mêle notre hommage à la voix des zéphyrs,

Et les airs, ébranlés sous le marteau sonore,

Prennent l’accent de nos soupirs.

Dans le creux du rocher, sous une voûte obscure,

S’élève un simple autel : roi du ciel, est-ce toi ?

Oui, contraint par l’amour, le Dieu de la nature

Y descend, visible à la foi.

Que ma raison se taise, et que mon cœur adore !

La croix à mes regards révèle un nouveau jour ;

Aux pieds d’un Dieu mourant, puis-je douter encore ?

Non, l’amour m’explique l’amour !

Tous ces fronts prosternés, ce feu qui les embrase,

Ces parfums, ces soupirs s’exhalant du saint lieu,

Ces élans enflammés, ces larmes de l’extase,

Tout me répond que c’est un Dieu.

Favoris du Seigneur, souffrez qu’à votre exemple,

Ainsi qu’un mendiant aux portes d’un palais,

J’adore aussi de loin, sur le seuil de son temple,

Le Dieu qui vous donne la paix.

Ah ! Laissez-moi mêler mon hymne à vos louanges !

Que mon encens souillé monte avec votre encens.

Jadis les fils de l’homme aux saints concerts des anges

Ne mêlaient-ils pas leurs accents !

Du nombre des vivants chaque aurore m’efface,

Je suis rempli de jours, de douleurs, de remords.

Sous le portique obscur venez marquer ma place,

Ici, près du séjour des morts !

Souffrez qu’un étranger veille auprès de leur cendre,

Brûlant sur un cercueil comme ces saints flambeaux ;

La mort m’a tout ravi, la mort doit tout me rendre ;

J’attends le réveil des tombeaux !

Ah ! Puissé-je près d’eux, au gré de mon envie,

À l’ombre de l’autel, et non loin de ce port,

Seul, achever ainsi les restes de ma vie,

Entre l’espérance et la mort !

vue de Haute-Isle depuis les tombes les plus basses

 

MP

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