Le temple des Vaux-de-la-Celle, un labyrinthe
par Maria Poumier

Vue du temple et des bassins attenants, en l’état actuel des fouilles.[1]
Les éditions Privat ont publié en 2019 un beau volume illustré, sur l’état actuel des découvertes sur le site gallo-romain des Vaux-de-la-Celle, Les Vaux-de-la-Celle, une aventure archéologique.
On y lit ceci:
« Trois bassins contigus bordent le côté sud du temple tandis qu’un quatrième, aujourd’hui envahi de roseaux, s’étendait dans l’axe de la façade arrière. Ces bassins, qui étaient chacun dotés d’un escalier permettant de descendre dans l’eau, sont liés au culte. Plusieurs offrandes effectuées en guise d’ex-voto furent découverts à leurs abords. Les splendides groupes statuaires conservés au Musée archéologique départemental du val d’Oise furent découverts dans le petit bassin central au sud du temple: cette pratique d’enfouissement volontaire s’explique par le souhait de renouveler la décoration statuaire du temple sans pour autant spolier les divinités d’offrandes qui leur avaient été faites. » (p. 84) M. Vivien Barrière, directeur des fouilles, confirme ces données aujourd’hui. Il reste cependant un mystère: où sont les statues qui ont pu remplacer le groupe retrouvé, et conservé grâce à son enfouissement dans l’eau du bassin?
Sur ces bassins, on nous dit[2]:
« Les bassins. Le site antique s’est vraisemblablement implanté, dès la période gauloise, autour d’une source vénérée pour ses vertus supposées curatives dès l’époque gauloise. A l’époque romaine, des bassins dont un nymphée sont aménagés au sud et à l’ouest du temple et en recueillent les eaux ». Nous nous proposons de réfléchir doublement autour de cette source, en tant que telle, et comme source d’inspiration, et à partir de là, de mettre en relation le destin du site avec l’histoire locale postérieure.
Rappelons qu’au centre du site, se trouve donc un temple à double cella, occidenté, c’est à dire ouvert à l’est, les autels se trouvant au fond, à l’Ouest. L’appellation Vaux-de-la-Celle indique bien qu’on est dans un vallon, et que la « cella » autrement dit la « cellule spirituelle » est le centre de cet ensemble, où l’on venait sans doute de très loin, puisque le théâtre pouvait accueillir 5000 spectateurs ou plus. C’est un « sanctuaire de source », un lieu de pèlerinage, incontestablement, même s’il y a en outre toute une infrastructure urbaine à retrouver, destinée à des résidents permanents.
On trouve des bassins dans les habitations romaines de plaisance, appelés par extension « nymphées »,
pour le bain en réunion, avec différentes températures. Mais on en trouve aussi accolés à des temples. C’est le cas à Rome, dans le complexe du temple du Divin Claude[3], et on en date la construction du règne de Néron, à partir de l’an 64 . On dispose d’une gravure de Piranèse (1720-1778) qui figure une arche, dans le mur qui longe le bassin, gigantesque. [4]
Gravure de Piranèse, le nymphée dit de Néron.
Nous pouvons imaginer
l’édifice du nymphée de Vaux sur Celles à partir d’une autre gravure de Piranèse:
Nymphée du temple de Minerva medica, à Rome.[5]
Tout cela ressemble bien, toutes proportions gardées, aux premiers dessins des ruines de Vaux, datant de 1831, représentant ce qu’on appelait alors le « Château Bicêtre », un lieu très mystérieux encore en 1904:
(Dessin au fusain, par Léon Pic de Replonge, 1831[6]
Notre nymphée, de proportions modestes, était donc bordé d’un mur avec de grandes arches, ce qui correspond à la reconstitution faite par le Musée archéologique de Guiry-en-Vexin.
Mettons maintenant en relation le nymphée avec le temple qui lui est accolé:
« À en croire les statuettes et les inscriptions livrées par les fouilles, l’une des [deux] pièces [du temple] devait accueillir à l’origine une statue de Mercure, l’autre une statue de Rosmerta, une divinité féminine liée à l’abondance, que l’on trouve souvent associée à Mercure [et à Proserpine]. Ces deux pièces formaient une tour d’une vingtaine de mètres de haut, entourée sur ses quatre côtés par une galerie périphérique plus basse. Les archéologues désignent depuis le début du XX° siècle ce type de temple sous le nom de fanum, qui signifie en latin tout simplement « temple », très présent dans les provinces des Trois Gaules, de Germanie ou de Bretagne. Ils peuvent être de forme circulaire comme la tour de Vésone à Périgueux, octogonale comme le temple d’Apollon Moritasgus à Alésia, carrée comme le temple de Gentoye à Autun ou rectangulaire comme le temple de Genainville. Cette solution architecturale permet de disposer d’un vaste édifice couvert sans que la partie centrale, où se trouvent les statues divines, ne manque de lumière.
Sur cette reconstitution en 3D, on distingue bien les bassins, le long de la façade sud, et les deux cellae mitoyennes.
Le même temple, vu de face, avec ses trois bassins[7].
« Sous ce temple daté de la deuxième moitié du II° siècle de notre ère, on a retrouvé les vestiges d’un temple antérieur aux dimensions bien plus modestes mais déjà construit en pierre au cours du Ier siècle de notre ère. » (p. 80 et 84) Il est important de prendre conscience de l’ancienneté du culte en ce lieu, certainement antérieure à la conquête romaine. Vivien Barrière ajoute qu’on a des traces d’une nécropole, remontant à la protohistoire.
Comme chacun sait, le site a été mystérieusement abandonné vers le V° siècle, alors qu’il était très vaste, et que de nombreux objets exhumés, ainsi que des restes de peinture murale, témoignent d’une grande opulence, liée à la situation de carrefour commercial du plateau de l’Arthies, où s’inscrit ce site.
Cette reconstitution virtuelle d’une vue aérienne donne la mesure de l’ampleur de l’urbanisation, qui devait occuper les coteaux actuellement boisés. Le temple, surmonté d’une tour, est au fond. L’ombre projetée sur les deux bassins n’est pas réaliste, puisqu’ils sont au sud du temple. [8]
Voici le résumé de l’histoire du sanctuaire, tel que rédigé par l’Association Etudiante Valdoisienne d’archéologie:
« Après la conquête par Jules César de 58 à 52 avant J.C., la Gaule connaît une période de paix qui dure près de trois siècles. Petit à petit, l’utilisation du latin progresse et devient la langue officielle.
Un réseau de voies romaines favorise le commerce, les transports et les déplacements Le site est situé non loin de la voie Paris-Rouen, dite Jules César (passant par Epinay, Beauchamp, Pontoise, Magny-en-Vexin et Saint-Clair-sur-Epte, elle existe toujours et plusieurs sections sont ouvertes aux randonneurs.) et de la voie Beauvais – Chartres dite chaussée Brunehaut.
Vers le milieu du premier siècle après J-C., un petit temple gaulois mais de technique romaine ( fanum ) est construit à proximité de la source. Lui succède au deuxième siècle un ensemble architectural important : temple, bassins, théâtre, bâtiments secondaires, habitats, grand collecteur, etc. ( des thermes et, sans doute bien d’autres aménagements, restent à découvrir ).
Comme nombre d’établissements semblables, le site devient un lieu de rassemblements temporaires à caractère cultuel et sans doute d’activités diverses. Pendant près d’un siècle, au temps de sa splendeur, le site reçoit des dizaines de milliers de visiteurs… L’absence de données précises concernant la création et la destination de l’ensemble architectural de Genainville a conduit les spécialistes à formuler différentes hypothèses de travail. Celle qui est présentée ici paraît la plus vraisemblable au stade actuel des recherches. L’avenir permettra de lui apporter corrections ou compléments.
[…] Cependant à partir de la seconde moitié du IIIème siècle, la pénétration en Gaule de « barbares » principalement Francs et Alamans coïncide avec un désintérêt progressif de la Rome impériale pour ses territoires lointains difficiles à défendre.
Vers la fin du Vème siècle, le retrait du monde romain de Gaule devient définitif avec l’arrivée des Mérovingiens. Les premiers signes de décrépitude du site de Genainville apparus au cours du IIIème siècle aboutissent à la destruction des monuments qui seront utilisés comme une carrière de pierre jusqu’à l’époque moderne.
Au cours des siècles,
le ruissellement de l’eau des plateaux entraîne vers le fond du vallon boues et limons qui envasent le temple et les bassins dont les systèmes de drainage ne sont plus entretenus. Le site s’enfonce dans l’oubli, on dit des ruines que ce sont celles du « Château Bicêtre ». Il est redécouvert au XXème siècle. »[9]
- Vivien Barrière émet l’hypothèse que le site ait été abandonné lorsque les habitants ont compris qu’ils n’arriveraient pas à enrayer ce phénomène d’envasement, qui se poursuit encore de nos jours: tout ce qui a été retrouvé était submergé; et l’eau a d’ailleurs protégé les vestiges les plus anciens, ainsi que la base des murs. On est obligé d’envisager la couverture du site, ou d’enduire tous les ans les pierres à l’air libre, pour qu’elles ne soient pas digérées par l’humidité. La nappe phréatique ne cesse de remonter.
En septembre 2020, nouvelle découverte, sur le chemin menant au temple : les squelettes de cinq moutons entiers avec des traces d’égorgement, et une poule, celle-ci intacte dans un récipient en céramique, qui évoquent des sacrifices étrangers aux coutumes romaines (car les Romains se réservent une partie de la chair offerte aux dieux pour la consommation). [10] Puis on découvre encore un mouton, et M. Vivien Barrière s’attend à ce qu’on retrouve des traces d’un véritable charnier. Ceci relèverait de coutumes antérieures à la romanisation. Mais le sacrifice de poulets entiers est un rite judaïque très ancien aussi.[11]
Et le sacrifice de l’agneau pascal korban pessa’h fut pratiqué par les juifs jusqu’en l’an 70, lors de la destruction du deuxième temple.[12] L’offrande était parfois entièrement brûlée sur l’autel. C’est ce qu’on appelait l’holocauste, et c’est un rite chtonien pratiqué aussi en Grèce.[13] On sait que les juifs accompagnèrent les Romains, comme commerçants, dans leur expansion impériale.
Mais on ne peut pas ne pas lier les moutons à l’agneau pascal, image du Christ lui-même, dans le rituel chrétien, qui a eu le temps aussi de s’implanter aussi à Vaux. C’est tout près qu’est bâtie, une fois le Moyen-âge implanté, avec ses châteaux-forts et ses moines qui écrivent l’histoire, tout en organisent la production vivrière, quelques siècles plus tard, l’église de Genainville, impressionnante par son étrange partition en deux structures, la première correspondant probablement au prieuré, contigu, l’autre, bâtie plus tard, étant l’église paroissiale, et la cloison entre les deux ayant été abattue encore plus tard. A moins que ce soit comme une réplique volontaire des deux « cellae » jumelles des Vaux-de- la-Celle?
Les deux sites, celui des Vaux-de-la-Celle et celui de Genainville, étonnent par leur emplacement bas, sujet à des inondations et à des infiltrations par la nappe phréatique. Le prieuré fournissait certainement le village en poisson grâce à ses viviers. La ville gallo-romaine bénéficiait aussi peut-être de réserves de poisson, autre source de richesse pouvant fixer des habitants. Genainville était réputée garder abriter en outre des vestiges de mines d’argent.
Les archéologues sont souvent confrontés au mystère de la disparition soudaine d’une agglomération bien peuplée. Pour notre région, on signale une probable catastrophe naturelle aux environs du V° siècle. Le christianisme aurait conquis son hégémonie après, avec la dynastie mérovingienne, les Francs remportant la victoire de Soissons contre le général Syagrius. Nous allons envisager l’hypothèse que le site ait connu une présence chrétienne antérieure.
Dans les premiers temps du christianisme, les baptêmes collectifs sont célébrés une fois par an par l’évêque, dans des piscines de 2 à 5 mètres de large, où l’on s’immerge, en descendant généralement trois marches symboliques. [14]
On a mis au jour un temple encore plus ancien, plus à l’est, en bordure d’une nécropole. Quelles que soient les divinités invoquées, gauloises ou romaines, tout ceci prend sens autour d’un point d’eau considéré comme sacré depuis la nuit des temps, vers lequel on convergeait, à la recherche de la source miraculeuse, pour y demander des guérisons, et pour rendre grâce (les nombreux ex-votos retrouvés attestent d’une dévotion populaire).
Non loin de Genainville, le culte chrétien à saint Romain, évêque de Rouen, né à Wy dit Joli village, donne encore lieu, tous les ans, à une procession où le prêtre trempe la statue du saint dans l’eau du lavoir, aux environs du 23 octobre. Or ce lavoir est au départ une source réputée miraculeuse. La légende dit que c’est saint Romain lui-même qui l’a fait jaillir, ce qui témoigne de son importance décisive. Elle donnera lieu à un pèlerinage immémorial, où l’on vient depuis Paris, Rouen et Beauvais. Et cette même source continue d’alimenter le château d’eau de Drocourt, à plus de 10 km.
Comment ne pas associer ce rite évoquant le baptême par immersion, la guérison, et la résurrection spirituelle, au fait que c’est dans le deuxième bassin des Vaux-de-la-Celle qu’on a retrouvé les magnifiques sculptures désormais mises en valeur au musée archéologique de Guiry. Se pourrait-il que le christianisme, en se répandant d’est en ouest jusqu’en Angleterre, ait donné lieu à une première dynamique iconoclaste[15], et que les statues païennes, sensuelles, opulentes et triomphalement romaines, aient été déboulonnées et précipitées, dans un bassin qui n’avait pas l’ usage rituel du nymphée, comme dans les eaux du Léthé, le fleuve de l’oubli? Si c’était le cas, on pourrait y voir le signe d’une révolution sociale, venue d’en bas, de l’univers « barbare », celui des Gaulois, qui aurait été le socle de la conquête spirituelle chrétienne.
La vocation des lieux au culte de l’eau qui guérit se lit en écho dans le fait que le temple gallo-romain était consacré à Mercure, patron des médecins. Un peu plus loin, à Saint-Clair-sur-Epte, on constate aussi la présence d’une source miraculeuse (mais aujourd’hui quasiment tarie), dont le souvenir est fixé par la légende de saint Clair, moine venu d’Angleterre pour évangéliser la Normandie, décapité puis ramassant sa tête pour aller la tremper dans la fontaine, avant d’aller la déposer à l’emplacement de l’église actuelle, la plus ancienne de la région. Une précision, tant les sources miraculeuses de Vaux sur Celles, de Saint-Clair sur Epte que de Wy dit Joli village sont réputées guérir les maladies des yeux, ce qui peut être une image pour évoquer la clairvoyance, la reconnaissance de la vérité.[16]
On sait qu’après l’abandon du site des Vaux sur la Celle, les pierres des gradins du théâtre tout proche, les colonnes, les chapiteaux vont faire l’objet de remploi, à partir de l’ère mérovingienne, particulièrement dans des églises. La légende qui parle de « source maudite » est probablement contemporaine de l’essor de Genainville, une fois le site défiguré, ravagé, vandalisé puis abandonné. Mais ce n’est pas seulement la deuxième vie des ouvrages d’art romain qui atteste de l’empreinte chrétienne dès que s’écroule la période dite de la Haute antiquité.
A la jonction entre le style gaulois pré-romain et la renaissance mérovingienne, qui est marquée par l’essor de la société féodale chrétienne, on trouve les monolithes qui sont la signature des Vexinois sur tout leur territoire, les croix pattées. La plus connue, et la plus élaborée, est celle de Guiry, véritable emblème repris comme tel par le Parc naturel du Vexin, et toute proche du Musée archéologique, lui-même édifié sur le site d’un bâtiment très ancien. Entre les Vaux de la Celle et Guiry, se trouve le site néolithique des bois de Morval, avec une allée couverte et une nécropole préservée comme telle longtemps par une pierre obstruant l’ouverture ronde.
La croix pattée de Guiry.
Officiellement, maintenant, les 17 croix pattées répertoriées dans le Vexin datent du XI° au XIII° siècle. Mais la tradition orale les fait remonter bien plus loin dans le temps.
L’histoire – ou la collection des légendes – concernant les premiers siècles du christianisme a été écrite par les moines, à partir du XI° siècle, et elle situe environ un millénaire plus tôt la vie du Christ et la dispersion de ses apôtres (saint Paul n’a pas connu le Christ, mais il prend bientôt la place de Judas, le traître, et voyage énormément, comme les autres, ses contemporains), évangélisant dans leurs périples les divers peuples d’Europe. L’Église ne se fie pas trop à ces premiers écrits, car leurs données ne s’accordent guère avec la rationalité historique moderne; leurs invraisemblances sont tout-à-fait comparables à la tradition du « réalisme magique » qu’on repère dans la littérature d’origine villageoise de tous les pays, et qui a été remise à la mode par exemple en ce qui concerne la Roumanie par Mircéa Éliade, ou pour la Colombien par Gabriel García Márquez. Le merveilleux parle toujours du réel, mais les scientifiques n’ont pas toujours les bonnes lunettes pour les traduire selon les normes modernes.
Le cadre chronologique validé par les historiens jusqu’à maintenant s’est figé bien plus tard qu’on ne le suppose habituellement, au XVI° siècle. Mais la datation à laquelle nous sommes habitués est actuellement bousculée par les archéologues et leur prise en compte implacable des strates où ne peuvent s’être déposés qu’en une succession chronologique à sens unique les vestiges que l’on découvre, de plus en plus nombreux, de plus en plus profondément, depuis le XIX° siècle, dans des chantiers comme celui des Vaux-de-la-Celle.
Pour redonner sens et unité à l’histoire de notre région, il est utile de tenir compte des nouvelles hypothèses générales, nées des progrès de l’archéologie (les superpositions de traces humaines ne mentent pas) et de l’épigraphie (les humains reconstruisent le passé toujours en fonction d’une idéologie, d’un effort pour donner du sens au présent, en vue d’un projet de contrôle du futur; et on constate, à toutes les époques, des falsifications et des fausses attributions, dans les textes qui parviennent jusqu’à nous. En matière de datations et de chronologies, il convient de tenir compte de deux dynamiques complémentaires:
– D’une part, empire romain et apparition du christianisme, « âges obscurs », et haut Moyen-âge formeraient une séquence qui rétrécit énormément. Globalement, entre l’époque du Christ et l’an mille, il se passerait trois siècles au maximum. Aussitôt, dans cette optique, on imagine mieux les gradins du théâtre de Vaux rapidement réemployés en tombeaux mérovingiens, les fûts de colonnes des temples immédiatement recyclés, sans que la végétation ait eu le temps de les enfouir ou de le digérer; et on comprend la continuité du style romain dans des drapés des toges des saints ou les plis puissants des robes des Vierges du XIV° siècle, comme à Magny et à Saint-Clair; la conservation de fresques encore élégamment colorées, retrouvées sur les murs de Vaux paraît moins prodigieuse.
– L’autre phénomène, venu installer durablement du mystère, de la perte de mémoire, et du bricolage de mythes chrétiens pour combler ces vides, c’est un cataclysme naturel, provoquant en chaîne famines, maladies, déplacements massifs de population, abandon d’un site comme celui de Vaux. Ce cataclysme, toute l’Europe l’a vécu, mais par endroits on le situe vers 230, ailleurs vers 530, ou encore vers 930. Les siècles suivants parleront encore de « la grande peur de l’an mille », mais avant le XI° siècle, aucun peuple n’avait exprimé sa peur d’un cataclysme à venir: personne ne se sentait à la veille d’un nouveau millénaire angoissant. C’est donc d’une terreur rétrospective qu’il s’agit.
Ces réflexions s’inspirent des travaux du chercheur allemand Gunnar Heinsohn [17].
Nous formulons donc l’hypothèse que les statues magnifiques retrouvées au fond du bassin attenant au nymphée pourraient témoigner d’un premier élan iconoclaste chrétien, survenu peu avant le cataclysme; rappelons que le nymphée des Vaux-de-la-Celle est accolé à la cella où était adorée Rosmerta, dite la mère des dieux, dont l’attribut est la corne d’abondance, présente à Vaux dans une sculpture de style romain, ce qui témoigne d’un syncrétisme gallo-romain (païen). De sorte que le tombeau aquatique des statues romaines témoignerait objectivement d’une transition culturelle et cultuelle, violente, et vécue peut-être comme une restauration des valeurs antérieures à la romanisation, car toute révolution se veut restauration d’un ordre ancien, contre des usurpateurs. Allons encore plus loin, en imaginant la formidable crise que provoque l’évangélisation dans cet univers riche et prospère, qui se croyait stable et durable: nos archéologues auraient-ils exhumé un nymphée qui aurait pu être reconverti, et servir brièvement de baptistère?
Le site des Vaux-de-la-Celle a été brusquement condamné, probablement par des inondations épouvantables, puisque c’est la calamité qui guette encore aujourd’hui le site, puis il a été abandonné. C’est donc après cela que surgissent nos premières églises, bien souvent consacrées à la Vierge: c’est le cas à Saint-Clair, à Magny-en-Vexin, à Vétheuil, à Maudétour, et à Wy-dit Joli Village. Le culte marial a été introduit par Bernard de Clairvaux et cela signe le grand essor du christianisme au XI° siècle; mais c’est dans une bonne mesure une réinterprétation et une réappropriation du culte à des divinités maternelles préchrétiennes, comme en témoigne la légende selon laquelle saint Bernard aurait reçu personnellement dans la bouche un jet du lait maternel de la sainte Vierge elle-même.
Si l’on accepte les nouveaux repères chronologiques ci-dessus, on obtient donc un paysage spirituel particulièrement intense, sur un petit périmètre vexinois, qui est approximativement celui du Parc naturel: nos croix pattées retrouvent leur ancienneté et leur sacralité rustique, dans leur puissante abstraction géométrique de pierres taillées d’un seul tenant, prolongeant le néolithique, parmi les toutes premières croix chrétiennes, avant que la statuaire romane fleurisse.
Outre la Vierge, les saints patrons des églises de nos villages sont presque tous les grands évangélisateurs qui implantèrent le christianisme au nord de la Loire. Les légendes de saint Nicaise, évangélisateur du Vexin, saint Clair, évangélisateur de la Normandie, saint Martin de Tours, saint Aignan d’Orléans (patron de l’église d’Arthies, qui est romane, c’est-à-dire encore très romaine), saint Denis de Paris, saint Samson l’évangélisateur de la Bretagne, et saint Romain qui délivra Rouen de la Gargouille, sont la mise en récits, selon les normes chrétiennes de l’exemplarité, de souvenirs de grandes personnalités dont on a oublié le contexte précis, remontant à des temps bien plus anciens. Le dragon, fondamental dans l’histoire de Romain (le bien nommé?), serait une image hallucinatoire, selon le prisme apocalyptique des écrits de saint Jean (chapitres 6-8), de l’un des effets du cataclysme naturel (probablement le passage d’une comète géante et dévastatrice, générant un « mini âge de glace », décimant les humains, mais fortifiant d’autant des fauves plus ou moins résiduels, survivants de temps plus anciens). Nous pouvons nous en tenir à une synchronie globale entre les légendes de nos saints vénérés localement et dont les biographies hautement fantastiques , mais données pour authentiques et authentiquement chrétiennes, ont été fixées par Jacques de Voragine dans la Légende dorée, du XIII° siècle.
Soulignons un trait qui relie les représentations de saint Denis, de saint Clair, de saint Nicaise, et de bien d’autres: ce sont des saints céphalophores. Leur légende est celle de guerriers, qui tranchent moult têtes et à qui on fait subir la décollation à leur tour. Or il se trouve que la décapitation est un rite guerrier gaulois bien attesté. » La décapitation, ou plutôt la décollation, apparaît comme une seconde mort qui s’ajoute à la première, une mort supplémentaire, une mort suprême, et il semble bien que l’on rejoigne là cette « mort superlative » qu’évoquent les récits celtiques insulaires. »[18] Que l’image saisissante d’un décapité ait été abondamment reprise dans les légendes et représentation chrétiennes n’a rien d’étonnant. Et l’on comprend soudain le sens profond de ces images de saints portant leur tête dans leurs mains : ce sont des guerriers martyrs, plus forts que la mort en quelque sorte, grâce à la foi de leur camp.
Or voilà qu’aux Vaux-de-la-Celle, on a retrouvé en 1979 une tête aussi remarquable qu’étrange:
Le premier fragment retrouvé, avant la remise en place des morceaux manquants.[19]
Elle paraît ne rien devoir aux Romains, dans sa morphologie, mais relever plutôt de l’art du portrait, avec l’intensité singulière de son regard, augmentée dans la restauration ci-dessous.
Les Vaux-de-la-Celle, une aventure archéologique, p 135
Cette extraordinaire tête de cuivre au regard extatique, tourné vers le ciel et légèrement de côté, trouverait alors une place naturelle dans l’art chrétien dit primitif, en fait héritier de l’art celte: elle a été façonnée dans l’esprit des têtes de saints les plus anciennes qui sont conservées dans nos églises, avec quelque chose de byzantin ou de roman: de grands yeux, et une expression tendue, qui fait penser à celle, naïve et souvent reprise par les néo-impressionnistes, du modèle villageois à qui le sculpteur ou le peintre a demandé de ne pas bouger, et qui est troublé en prenant conscience de son reflet dans le regard d’autrui; cela peut aussi être le regard de l’âme qui découvre l’au-delà. Ce pourrait être une tête de saint Clair, dont le miracle posthume décisif fut l’instauration de la paix entre Normands et Francs, immortalisé dans le traité qui porte son nom, signé sur l’Epte, la frontière naturelle des deux provinces; son intensité est celle d’un objet sacré, probablement amené là dans le cadre d’un rite autochtone, aux abords du nymphée, comme saint Clair avait ramassé sa tête coupée pour aller la tremper dans la source.
L’église de Genainville est quant à elle, consacrée à saint Pierre, ce qui évoque la toute première génération des évangélisateurs, contemporains du Christ. C’est une église qui borde une ancienne nécropole, devenue cimetière chrétien, puis place de l’église, et actuellement parking. Celle -ci comportait une croix hosannière, c’est-à-dire liée au culte des défunts, déplacée depuis à l’entrée du cimetière moderne. Mais l’église contient encore un objet mystérieux et rare, particulièrement vénéré des franc-maçons, qui viennent de loin pour l’honorer, un labyrinthe octogonal (le huit est le chiffre de l’infini dans bien des cultures, dont la nôtre). Ce bas-relief est réputé pré-chrétien. Proviendrait-il de Vaux, lieu sacré de convergences? On rentre facilement dans un labyrinthe, par diverses entrées. Puis on s’y perd, on s’angoisse, et on en suit les détours en priant pour trouver la sortie, car c’est un chemin initiatique.
Le labyrinthe de l’église de Genainville[20]
Prions pour retrouver, en suivant les détours de cette histoire, le sens de la continuité spirituelle, avec ses moments poignants, et ses turbulences dans la poursuite de la vérité, dont nous sommes les héritiers.
[1] LP/Julie Ménard) https://www.leparisien.fr/resizer/JHNTtR_fB0XX5_zxUFT4tmXqPbw=/932×582/cloudfront-eu-central-1.images.arcpublishing.com/leparisien/2TA7MILQWRUY5XIUQX5VPHD4SM.jpg
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Temple_du_Divin_Claude
[4] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d5/Piranesi-1041.jpg
[5] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/18/Piranesi-17006.jpg/1024px-Piranesi-17006.jpg
[6] Les Vaux-de-la-Celle, une aventure archéologique, p. 37. Voir le texte de 1904 ici: http://hpvexin.free.fr/content/histoire-et-patrimoine/secteur/magny//commune/genainville/docs/Genainville-Chateau%20bicetre.pdf
Voir aussi : http://fr.topic-topos.com/genainville
[7] https://media.lesechos.com/api/v1/images/view/5f7ffcb48fe56f53f558a896/1280×720-webp/0604003031720-web-tete.webp
[8] Pour une reconstitution animée, saisissante, par Fabien Garin, voir la page facebook de l’association Apsage.
[9] https://www.archeosites.fr/antiquite/i/18444932/sanctuaire-gallo-romain-des-vaux-de-la-celle
[10] https://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/genainville-le-site-archeologique-des-vaux-de-la-celle-de-plus-en-plus-intrigant-21-09-2020-8388918.php
[11] / https://www.lepoint.fr/insolite/un-rituel-juif-incluant-des-sacrifices-de-poulets-resiste-aux-critiques-17-09-2018-2252038_48.php
[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/Korban
[13] https://fr.wikipedia.org/wiki/Holocauste). Voir aussi https://journals.openedition.org/asr/1216
[14] (https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1944_num_88_2_77759, p 282)
[15] L’iconoclasme est une injonction biblique: « Tu ne te feras point d’idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. » Exode, 20, 3. Une fois les « fausses » idoles abattues, chaque culture religieuse produit de nouvelles images plus autorisées.
[16] https://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/genainville-95420/le-site-archeologique-de-genainville-livre-ses-secrets-24-08-2017-7211484.php
[17] Ses grands axes ont été synthétisés en anglais comme suit.
On retiendra cette conclusion: » Si notre Moyen Âge a été artificiellement étendu pour couvrir sept siècles ou plus, cela signifie-t-il que la plus grande partie est de la pure fiction ? Pas nécessairement. Gunnar Heinsohn, en s’appuyant sur l’archéologie et la stratigraphie comparées , affirme que les événements qui se sont répandus dans [ce que nous appelons] l’Antiquité, l’Antiquité tardive et le Bas Moyen Âge étaient en fait contemporains. En d’autres termes, l’Empire romain d’Occident, l’Empire romain d’Orient (byzantin) et l’Empire romain germanique doivent être resynchronisés et considérés comme faisant partie de la même civilisation qui s’est effondrée il y a un peu plus de dix siècles, après un événement mondial cataclysmique qui a provoqué un choc dans la mémoire et a donné le goût des cultes apocalyptiques du salut ». (Traduction: MP)
https://www.unz.com/article/how-fake-is-church-history/
Et cette leçon: « Jusqu’au IXe siècle après J.-C., aucune source primaire ne fournit de dates absolues. Les événements sont datés par rapport à un autre événement d’importance locale, comme la fondation d’une ville ou l’arrivée d’un dirigeant. La datation des événements récents à partir de l’Anno Domini (AD) n’est devenue courante qu’au 11ème siècle. Ainsi, la chronologie générale du premier millénaire dépend encore de nombreuses interprétations, sans parler du fait qu’il existe des sources douteuses en soi. Comme dans les chroniques d’époques et de contextes lointains, notre chronologie officielle a été fixée plusieurs siècles avant le début des fouilles scientifiques (XIXe et surtout XXe siècle) et, comme nous le verrons, son autorité est telle que les archéologues s’y abandonnent, renoncent à en parler même lorsque leurs découvertes stratigraphiques le contredisent…. Si vous supprimez l’intervalle de temps qui a été artificiellement créé en plaçant à tort des périodes parallèles dans l’ordre, vous ne perdez que le vide, pas l’histoire. En rassemblant des textes et des artefacts qui ont été jusqu’à présent découpés et dispersés sur sept siècles, une historiographie significative devient pour la première fois possible…. En fait, une image beaucoup plus riche de l’histoire romaine émerge… Les nombreux acteurs, de l’Islande à Bagdad (où les pièces de monnaie du 9e siècle sont dans la même couche que celles du 2e siècle) peuvent enfin se réunir pour tisser le tissu riche et coloré de ce vaste espace avec 2 500 villes et 85 000 km de routes ». (Traduction: MP)
https://www.unz.com/article/how-long-was-the-first-millenium/
[18] « La tête coupée, symbole de dans la Gaule méridionale? Des textes anciens aux données de l’archéologi », https://journals.openedition.org/dam/2734
[19] https://www.google.com/imgres?imgurl=x-raw-image%3A%2F%2F%2F11e5369b233135e0b1b31085d579f1e4b1cbfe26a01dd59cb1bd67b76311306a&imgrefurl=https%3A%2F%2Fhal.archives-ouvertes.fr%2Fhal-01940262%2Fdocument&tbnid=4DUxI5s25RGuMM&vet=12ahUKEwiutvf3hI_tAhUa_4UKHZd0CMYQMygQegUIARDIAQ..i&docid=rdej0TJJEKot5M&w=1300&h=918&q=t%C3%AAte%20de%20cuivre%20genainville&ved=2ahUKEwiutvf3hI_tAhUa_4UKHZd0CMYQMygQegUIARDIAQ
[20] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a8/Genainville_%2895%29%2C_%C3%A9glise_Saint-Pierre%2C_dalle_avec_labyrinthe_2.JPG
Sur le labyrinthe de Genainville, voir: Bulletin monumental de la Société française d’archéologie, 1958, t CXVI, n° 3, numérisé ici:
https://www.persee.fr/doc/bulmo_0007-473x_1958_num_116_3_4035_t1_0210_0000_2
