Les saints du jour et des champs
Au printemps, les accidents météorologiques sont redoutables pour les agriculteurs. Aussi c’est traditionnellement la saison des rogations et processions en l’honneur de saints protecteurs dans ce domaine. Saint Mamert, saint Pancrace et saint Servais sont les « saints de glace », ou « saints au sang de navet », qui nous servent toujours de repères pour sortir les géraniums, planter les tomates et les courgettes (jamais avant le 13 mai!). Mais il y en a bien d’autres, dont on ne se souvient guère dans les campagnes que parce que la liturgie les célèbre à des dates critiques pour les cultivateurs.
* Voici quelques dictons qui font revivre cette première série de « saints du printemps »:
- À la Saint-Grégoire (12 mars), il faut tailler la vigne pour boire.
- À la Saint Benjamin, (31 mars), l’hiver prend fin.
- À la Sainte-Irène (5 avril) s’il fait beau, il y aura moins de vin que d’eau.
- À la Saint-Jules (12 avril), les sansonnets tiennent ménage dans les clochers.
- À la Saint-Georges (23 avril) sème ton orge, à la Saint-Marc (25 avril) c’est trop tard.
- À la Sainte-Denise (15 mai), finie la bise.
- Saints Pancrace, Servais et Boniface apportent souvent la glace (11, 12 et 13 mai).
- Quand il pleut à Saint-Servais, pour le blé, signe mauvais.
- Saint-Servais quand il est beau, tire Saint-Médard (8 juin) de l’eau. »
- À la Saint-Urbain (25 mai), ce qui est à la vigne est au vilain.
- Erbinet (ou Urbinet), le pire de tous quand il s’y met, car il casse le robinet.
- S’il pleut à la Saint-Urbain, c’est quarante jours de pluie en chemin.
- À la Saint-Fortuné (1er juin), grande hannetonnée.
- À la Saint-Landry (10 juin), s’il tonne, restera vide la tonne.
- Autant de lis fleurit à la Saint-Jean,
- tant de jours on vendangera avant la Saint-Michel (19 septembre)
Mais attention, il y a ensuite des saints qui nous rappellent à l’ordre, et voici le principal:
À la Saint-Martin (11 novembre), âne qui ne boit du vin, âne deux fois qui trop en boit!
* Deuxième catégorie, les saints rattachés aux champs par leur biographie, tel saint Joseph (19 mars), patron des bûcherons. Saint Fiacre, patron des jardiniers, était un moine défricheur des temps mérovingiens, puis créateur du potager de son abbaye. C’est à Saint-Fiacre, près de Meaux, où reposent ses restes, qu’il est honoré, avec un pèlerinage le 30 août. C’est également un saint guérisseur de maladies honteuses.
Saint Gilles est un saint ermite généralement représenté avec la biche confiante
qui l’avait sauvé en le nourrissant de son lait, dit la légende. Au XII° siècle, le pèlerinage de saint Gilles était le plus important en France, et au-delà, avant que la Reconquête sur les Maures ne donne vie à celui de saint Jacques. Il est réputé guérir les paniqués, les cancéreux, les estropiés, les femmes stériles, les enfants atteints de convulsions, les dépressifs, les sidéens. C’est le patron des forgerons (parce qu’il forge le caractère?) et le protecteur des camping-caristes (car fêté le 1er septembre). Mais surtout on l’invoque comme patron de ceux qui se confessent (contre la fausse honte dans la confession) et comme protecteur et père des pauvres.
*À noter: on ne trouve pas de saints légendaires pour leurs prouesses dans le monde agricole; on n’est pas dans le domaine du folklore fantaisiste: en fait, une région adopte souvent comme saint patron un héros historique local, qui avait été en son temps un authentique protecteur; nos « saints de glace » étaient des évêques, comme saint Urbain, qui était évêque de Langres: c’est ce qui explique qu’il soit le patron des vignerons de Champagne, de Bourgogne, et des tonneliers. Mais rien ne dit qu’il ait aimé le vin plus que d’autres.
Dans ce domaine, rappelons que saint Vincent, patron des vignerons et des taverniers, était quelqu’un de très sérieux, diacre et martyr à Saragosse; son nom signifie le vainqueur, mais les buveurs en firent un calembour: le vin étant le sang du Christ, soit Vin-sang, ils justifiaient leur addiction au « Vin saint », et à leur saint patron.
Revenons à nos moutons: saint Honoré (fêté le 16 mai) était un saint évêque d’Amiens, et nullement pâtissier de son état. Mais c’est un boulanger qui donna la parcelle où fut érigé son premier sanctuaire.
Saint Tropez, patron des marins (fêté le 29 avril), mais non des vacanciers, fut un martyr, converti par saint Paul, puis décapité par les Romains, dans la région de Gênes.
Sainte Ursule est une vierge martyrisée à Cologne, qui n’avait pas de rapports particuliers avec les ours, malgré son nom latin qui veut dire oursonne. Fêtée le 21 octobre, elle est consolatrice car « à la Sainte-Ursule, le temps parfois est un petit printemps ».
* Bref, invoquer un saint, c’est toujours faire appel à une autorité, un personnage bien plus haut-placé que nous sur la terre comme au ciel. Et il faut s’adresser à lui comme à une instance paternelle, avec des pouvoirs bien réels, dont celui de guérir; ce qui implique qu’on lui fasse confiance, pour une excellente raison: un saint, c’est quelqu’un qui a le don de guérir notre esprit.
Ainsi le prouve cet enseignement de saint Gilles: « même si la route te paraît vide, longue et fastidieuse, elle t’entraîne à rentrer en toi-même. Ne ferme pas cette porte. Tu y trouveras un jour ou l’autre Dieu qui est en toi, tu découvriras sa vérité. Il te donnera sa vie. Car il est le Chemin, la Vérité et la Vie ».
Saint Gilles est aussi le confesseur par excellence…
Et une prière de saison pour finir :
Saint Demain, moi qui tant pèche aujourd’hui,
qui t’empêche de me porter secours ?
Le gris remords me tord,
et dans la nuit de mon chagrin j’oublie
que demain il fera jour.
Toi le patron des noctambules qui cherchent où Dieu luit,
Et du menu fretin à la nasse pris, je t’implore.
(À réciter le premier avril, et tous les jours que Dieu fait.)
- P.
