| | |

Caïn et Abel, c’est toi et moi, et toi c’est moi

Bas-relief sur bois, portail ouest église de Vétheuil, XVIII° s.

Saint Abel est fêté le 5 août, le nom de famille Cohen (descendants d’Aaron, prêtres) pourrait venir de « Caïn ».

Caïn et Abel, c’est toi et moi, et toi c’est moi Bas-relief sur bois, portail ouest église de Vétheuil, XVIII° s.

Comme tous les mythes, celui de Caïn et Abel, fils d’Adam et Eve, est d’une grande complexité. Au Moyen-âge et dans la culture populaire, jusqu’à aujourd’hui, Caïn c’est le méchant, et Abel la victime du fratricide. Mais dès qu’on se penche sur le récit biblique on découvre que Caïn peut être vu comme l’agriculteur sédentaire, apparu au Néolithique et ouvrant la voie à l’urbanisation et à l’architecture; il représente donc l’origine de multiples progrès par rapport à son frère le berger nomade, simple prédateur bien obligé de se mettre en danger pour se nourrir. Dieu préfère Abel le doux, mais Caïn, c’est la révolte et le cri de celui qui par son génie a fait évoluer la condition humaine en apprivoisant la nature, pas à pas, d’hybridations en domestications. Il a de quoi être fier, celui qui nourrit si bien les autres qu’ils ont de quoi croître et se multiplier, et peupler la terre entière !

Et dans la littérature, Caïn est toujours privilégié car bien plus intéressant. De Victor Hugo à Baudelaire, par exemple, il ressemble plutôt à Prométhée, celui qui donna le feu aux hommes et fut injustement puni par Zeus, selon la mythologie grecque (voir aussi  https://fr.wikipedia.org/wiki/Ca%C3%AFn_et_Abel)

Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

Après le premier crime de l’humanité, et le premier fratricide, la Bible raconte une autre histoire de jalousie et d’injustice, celle de Jacob, le doux berger, préféré de sa mère, et d’Esaü,  la brute velue, son jumeau. Jacob le petit malin se fait passer pour son frère par la ruse, pour obtenir la bénédiction de leur père, le patriarche. Esaü furieux jure qu’il tuera son frère, un jour … Mais Jacob, encore plus visionnaire, obtient qu’Esaü lui vende son droit d’aînesse pour un « plat de lentilles », profitant de ce que celui-ci était affamé. Tout cela n’est pas joli joli … mais c’est le même Jacob qui deviendra « Israël » autrement dit « le peuple choisi par Dieu », parce qu’il s’est battu en songe avec un ange, ce qui n’est pas rien, et il a été blessé, sans qu’on sache au final qui a gagné : « Jacob reçoit le nom d’Israël après avoir lutté avec l’Ange de Dieu alors qu’il se rend chez Ésaü. Sa hanche est déboîtée, mais il continue à lutter et obtient ce nom. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacob_et_%C3%89sa%C3%BC).

Image ci-contre : Jacob et l’ange (?) VXIIè s., Vétheuil.

On l’aura compris, Jacob s’était repenti, il était en chemin pour retrouver son frère, car voulait se réconcilier avec Esaü…

Le côté souvent terrible et contradictoire des mythes sert à nous faire réfléchir sur nos propres sentiments ambigus envers nos proches. Evidemment, chacun se croit la victime innocente de l’autre, et le préféré de Dieu à juste titre; mais la jalousie et la colère, justifiée ou pas, sont aussi parmi les moteurs de nos actions, qui peuvent porter de beaux fruits.

Le Coran donne une très belle solution à l’impasse morale représentée par Caïn, rongé à jamais par le remords, car il est bien le premier à avoir mis à mort son frère; la sourate 5 donne à l’histoire une suite: « Dieu envoya alors un corbeau qui s’employa à gratter le sol avec ses pattes, pour montrer entre autres à Caïn comment ensevelir le corps de son défunt frère sous terre. Voyant l’oiseau, Caïn comprit alors l’horrible acte dont il ventait d’être l’auteur. » Avec ou sans corbeau, il faut avoir la piété d’ensevelir nos frères. Essayons donc de donner des preuves de fraternité, même si c’est avec retard: nos morts restent pour toujours nos frères, à qui nous devons fidélité et/ou réparation.

L’Eglise appelle toujours à prier « pour la paix ». Mais les hommes s’étripent « pour la justice », ou pour ce qui leur semble juste. Il faudrait associer aux grands mythes de fratricides fondateurs le mythe de Sisyphe : dans chaque camp, on pousse de toutes ses forces des pierres gigantesques, pour remonter la pente, pour atteindre le sommet. D’après Camus, c’est le destin de l’humanité; on peut espérer qu’une fois arrivé en haut de la montagne,  Sisyphe découvrira le paysage dans toute son envergure, ce qui reste dans la plaine après les batailles, perdues ou gagnées, et deviendra un sage mais… Sisyphe retombe toujours avant d’atteindre le ciel dégagé, la clairvoyance; la pierre l’écrase, et un autre Sisyphe recommence l’ascension, avec l’immense poids sur le dos, poids de ses convictions et du devoir à accomplir pour être à la hauteur d’un destin héroïque, le seul qui mérite de vivre et de mourir, le sacrifice pour les autres et pour notre Dieu, supposons-nous.

Qu’on se sente de droite ou de gauche, on ne voit jamais les crimes commis par son propre camp, on est un Sisyphe non seulement myope mais borgne, normal, ou un Abel borgne, ou un Caïn borgne., et toujours les trois à la fois.

« L’oeil de Caïn », selon Victor Hugo, c’est le remords. La culpabilité, diraient les psychanalystes, la hantise douloureuse des péchés qu’on a commis, diraient les Pères de l’Eglise, mais aussi Œdipe le Grec, celui qui a tué son père par hasard, par inadvertance, après quoi, d’ailleurs, ils ‘est volontairement crevé les deux yeux.

C’est vertigineux. une seule conclusion positive, si on veut bien l’accepter :

Seul Dieu voit, seul Dieu sait, et tout ça, avec un seul oeil.

M. P.

 

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.