La légende de l’Ane d’Arthies

De tout temps ce sont les fables qui disent la vérité des hommes, et les fables s’élaborent dans la méditation villageoise. C’est l’histoire d’un vrai bourricot, le même peut-être qui porta la Sainte Famille jusqu’en Egypte, lorsqu’elle fuyait les persécutions du tyran Hérode, celui qui avait essayé de tuer tous les nouveau-nés, de peur d’être détrôné un jour par l’un d’eux. C’est peut-être aussi l’âne des Rameaux, qui portait Jésus lors de son entrée à Jérusalem, triomphale, sous les acclamations de la population. Moins d’une semaine plus tard, le même Jésus était trahi, vendu, bafoué, torturé et mis à mort comme le dernier des criminels. Inexplicable retournement d’opinion? Ses ennemis avaient réussi à le diffamer, à ruiner sa réputation, et il ne restait plus qu’une toute petite famille pour le soutenir jusqu’au bout: sa mère, Marie Madeleine, saint Jean, et quelques autres, qui se cachaient, bien obligés, sans doute, pour ne pas à se retrouver également pourchassés et maltraités. Là, le petit âne n’était plus là pour soulager Jésus. C’est un inconnu, Simon de Cyrène le Libyen, qui prit le bât, comme un « bougre d’âne » à son tour, et porta la croix jusqu’au Golgotha, comme nous le rappellent nos chemins de Croix,  que nous devrions faire à genoux, pour souffrir comme les bêtes de somme. Voici donc la légende de l’âne d’Arthies, telle que la racontait le père Szado, Polonais qui après la guerre de 1914, étant arrivé avec les Allemands, n’avait pas voulu repartir, et s’était fixé chez nous.

« Un jour, vla qu’l’âne d’un gars était tombé dans un puits. Et que ça gueulait, là-dedans. Te tairas- tu, cornichon, pourquoi que t’es tombé dedans, hein? Y pouvait pas faire attention, non? HI han hui han, la bête elle était affolée, et ça a duré comme ça pendant des heures. L’ était ben emmerdé, le fermier. D’un autre côté, remarquez, il était vieux comme tout, son âne, maigre comme un coucou et bon à rien. Et le puits, non plus, y valait pas cher, tiens, il était sec, que ça faisait un bail. Alors plutôt que de se casser la tête, le gars y s’est mis à pelleter à pelleter à pelleter. Remarquez, y se disait: c’est pas bien, je le fous au trou encore vivant, je sais, mais bon, il a sûrement une patte de cassée, si c’est pas plus. Et l’âne qui gueulait qui gueulait qui gueulait.

Vla que son voisin se ramène, il se demandait ce qui pouvait bien se passer. T’as qu’à m’aider, merde! Il y a donné une pioche, l’a mis sa femme aussi à la tâche, et puis son fils, et à la fin, le bourrin, eh ben il disait plus rien. Plus rien. Ils ont continué jusqu’à la nuit, eul puits était profond. Et puis ils vont tous eux s’coucher, tant pis, on finira demain.

Et le lendemain matin, qu’est-ce qu’ils voyent ? Les oreilles qui dépassent du trou! L’était remonté, le bourrin, sur toute la terre qu’on y avait jeté dessus. Allez, encore deux trois brouettes, et le vla qui sort de là tout guilleret, et qu’est reparti brouter, comme si de rien n’était. »

L’esprit aussi, voyez-vous, parfois, disparaît sous la terre, mais même s’il se cache chez des vieux cornichons comme vous et moi, quand on veut le faire crever, c’est pas si facile…

M.P.

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