A Tréguier, Ernest Renan a sa statue : plus que corpulent, avec son chien. Penseur controversé, comme on dirait au jourd’hui, il a beaucoup fait pour élaguer l’Eglise, la délivrer de ses lourdeurs. On redoutait ses coups de boutoir. L’Eglise a survécu, et la pensée de Renan l’a enrichie. Fasciné par la recherche archéologique, mais conscient de ses responsabilités, il était loin de tomber dans la caricature scientiste comme tant d’érudits qui, se réclamant de lui, ont désacralisé tous leurs objets d’étude, et ouvert la voie à toutes sortes de profanations, jusque dans la pratique de la hiérarchie catholique, sous prétexte de scepticisme prudent et de rationalité, finissant par subordonner les croyances et dogmes chrétiens à ce qu’ils estimaient des conclusions scientifiques irréfutables, comme les matérialistes de tout poil, s’abritant derrière le bouclier du positivisme.
Renan venait souvent à Villers-en-Arthies, en vacances, chez des amis. L’amitié, les beaux paysages du Vexin, la sagesse des villageois, et la fidélité de son chien
l’ont certainement protégé des excès péremptoires, et lui ont fait ressentir la nécessité de la souplesse dans sa définition de la nation, autant projet qu’héritage. (Illustration https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-de-la-vie-romantique/oeuvres/chiens-d-ernest-renan#infos-principales
Il écrivait:
« Une nation est une âme »…
« À l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d’épreuves t’attendent encore ! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !
Je me résume, Messieurs.
L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. «Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité enfantine». – Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner. »
Extrait de Qu’est-ce qu’une nation, 1882
