Eliane Bricard-Nagy a vécu plus de trente ans à Vétheuil, en face de l’église (
membre fondatrice de l’Association pour l’Eglise de Vetheuil), 1932-2025.
En 1878, Monet s’installe à Vétheuil, « un endroit ravissant », écrit-il à ses amis. Le bourg offre une image de la vraie campagne dans toute sa fraîcheur, son authenticité, son charme ancien. D’aspect vigoureux, l’église, bâtie à flanc de colline, est tout à la fois un premier signe de paysage rural, pour le bourg, et un témoin de mémoire, au même titre qu’une colline, une boucle de la Seine ou un arbre. Et puis, elle a rythmé les joies et les douleurs de nombreuses générations, ce qui renforce sa connotation affective ; mais surtout, elle est si belle !
La première toile peinte à Vétheuil,
ce sera justement l’église vue de près. Monet aime en elle la pierre blonde d’Ile de France, dialoguant avec toute la gamme des bleus et des gris d’un ciel souvent instable. Il aime aussi ce qu’on pourrait appeler –si l’église était un arbre- ce « port majestueux » qu’une situation à flanc de colline met si bien en valeur.
Pour exprimer cette majesté sans alourdir la toile, Monet place au premier plan une grimpée en forme de trapèze, qui sert en quelque sorte de podium à l’édifice, et repousse habilement l’église. Face au tableau, le premier regard va à l’église et non pas à son support.
Les parties vitales de l’église sont saisies avec des traits affirmés (le toit, le clocher, les frontons etc). Qu’en est-il de cette façade Renaissance Italienne, très animée, qui plaisait tant à Monet ? Le peintre n’offre en réalité que les indications architecturales indispensables. Tout détail se voit à demi-gommé, le chromatisme est restreint : ainsi le mystère et la poésie du lieu demeurent intacts. Un cadrage serré permet d’éviter tout contexte inapproprié.
Dans une seconde toile (1879) ; Monet offre encore une vue de l’église prise d’assez près :
« l’église de Vétheuil, l’hiver ». Une composition un peu décalée (c’est à tort que j’emploie le mot ‘composition’, les Impressionnistes ayant programmé la suppression de la composition, trop classique).
Le clocher surgit à gauche, par-dessus les maisons et à droite, un pigeonnier de brique rouge équilibre la toile. La présence d’un édifice raffiné et d’une barrière de bois très rustique dans une même toile fait courir l’imagination.
Ensuite, il y aura encore
« L’église de Vétheuil, neige » (1879). L’édifice coupe tout le second plan de la toile, le premier étant investi par des eaux de dégel, des eaux marron où entre toute la déclinaison des verts (une référence à Corot ?). En revanche, les coups de brosse sauvages et écailleux annoncent une volonté de s’écarter de Corot.
Ces trois toiles achevées, l’église de Vétheuil apparaîtra de nombreuses fois (une soixantaine, dit-on) dans la production vétheuillaise, mais désormais dans des panoramas. La verticale de l’église et son clocher équilibreront les compositions horizontales, nombreuses chez Monet à cette époque. Et puis un clocher renferme l’histoire de tant de vies !
1900 et 1901 se caractérisent par de nouveaux échanges entre Monet et l’église de Vétheuil. Monet est installé à Giverny. Durand-Ruel gère sa gloire. Or le peintre revient parfois à Vétheuil, incognito, pour des séjours-éclair. Depuis Lavacourt, desservi par le bac de Vétheuil, il va peindre quelques toiles du village tant aimé, où les temps étaient durs, mais où son art est parvenu à sa vraie maturité.
Ces nouvelles toiles où l’église apparaît en belle place n’appartiennent plus à la peinture de représentation. R. Thomson, le grand spécialiste anglais de Vétheuil, parle à leur sujet « d’intériorité, de mémoire, de nostalgie ». Le village voilé de brume se présente sur une boucle de la Seine, toute féminine.
L’une des pires épreuves de Monet
à Vétheuil fut le décès de sa jeune épouse, âgée seulement de trente-deux ans. L’amie de la famille, Mme Ernest Hochedé, remua ciel et terre pour que le mariage du peintre et de Camille fût valisé religieusement. Les obsèques furent donc célébrées par les charitons dans la belle chapelle latérale qui leur était réservée sur le côté nord de l’église, à l’entrée de l’édifice. C’était la première fois que Monet regardait l’église autrement que hors-les-murs.[1]
Laissons à Cémenceau, grand ami de Monet, le mot de la fin : « Et le diable m’emporte si, en arrivant au Paradis, je ne vous trouve pas un pinceau à la main ! », lui avait-il écrit.
La générosité du peintre nous délivre de toute inquiétude concernant son accueil dans ce lieu de récompense éternelle. Clémenceau, lui, y a peut-être déjà été interrogé sur son passé de querelleur acharné…
[On peut voir de nombreuses représentations de Vétheuil avec son église sur google images sous l’intitulé: « Vétheuil par Claude Monet » https://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Monet_%C3%A0_V%C3%A9theuil_(1880-1882)]
Eliane Bricart-Nagy a vécu plus de trente ans à Vétheuil, en face de l’église (membre fondatrice de l’Association pour l’Eglise de Vetheui), 1932-2025.
[1] Sans le formuler, Monet était agnostique, un agnostique pur de tout concept, comme peuvent être agnostiques une forêt ou un parterre de tulipes, sans pourquoi ni parce que. Pour lui, peindre une église n’était pas une fin en soi, mais si, sur son chemin, l’une d’entre elles dévoilait un grand charme, alors elle pouvait fort bien –comme toute autre donnée du paysage – devenir motif pour un peintre. C’est ce qui s’est produit pour l’église de Vétheuil.
Après avoir quitté Vétheuil, Monet donna de nombreuses versions très personnelles d’une façade de la cathédrale de Rouen. S’il le fallait, cette sororité dans l’œuvre du maître rehausserait encore le prestige de notre église Notre-Dame-de Grâce de Vétheuil, puisque toutes deux –et elles seules- ont eu un tel pouvoir émotionnel sur le peintre.
