LE TRAVAIL DU VITRAIL, DE L’ÂME ET DES AILES
In L’Echo des Vallées, juin-septembre 2014, p. 11, Magny-en-Vexin
L’art du vitrail est très ancien, mais n’a pu se développer qu’avec la maîtrise du verre serti dans le plomb, qui permet de couvrir de larges surfaces. Il se fixe comme un art proprement religieux au Moyen Age, et particulièrement dans les églises de l’Europe occidentale. Les premiers vitraux de la cathédrale de Chartres, encore visibles aujourd’hui, sont tenus par de robustes cadres de fer. Le plomb a l’avantage d’être souple, malléable, et se travaille en longues tiges.
Il subsiste très peu de vitaux antérieurs au X° siècle, mais on peut en voir quelques fragments dans la cathédrale de Beauvais: les coloris intenses et vifs en sont encore absents. Les églises n’ont que peu d’ouvertures, ce sont plutôt des forteresses. Mais, avec la consolidation de l’art roman, puis du gothique ouvrant d’immenses baies en hauteur, le vitrail se fait virtuosité et vaisseau de lumière. Le foyer du vitrail médiéval au plomb se trouve d’abord en France, notamment à la basilique Saint-Denis au ixe siècle, ou encore à Auxerre ou à Reims. La petite église de Sainte Anne de Gassicourt, près de chez nous, en est un joyau exceptionnellement conservé, du XIII° siècle.
La palette du peintre-verrier, constituée essentiellement du bleu et de rouge, s’enrichit au xiiie siècle du vert émeraude ou vert olive, du rouge carmin et vermillon, du mauve, puis au xive siècle du jaune d’argent qui permet de rehausser les couleurs et de teinter dans la masse les vitraux dont la peinture du verre est devenue trop coûteuse pendant la guerre de Cent Ans.
La réalisation de vitraux médiévaux nécessite des financements importants, Ainsi les deux tiers du budget d’une cathédrale sont consacrés aux vitraux, un tiers à l’architecture. Le financement des vitraux est d’abord assuré par des donations de prélats, de nobles, puis à partir du xive siècle par les corporations et les grands bourgeois qui jouent les mécènes dans les chapelles latérales, et se retrouvent dans les fabriques paroissiales qui prennent le pas sur les évêques.
Les vitraux étaient alors chargés de transformer la lumière physique en lumière divine, autrement dit de faire entrer la présence divine dans la cathédrale. En outre, la lumière provenant des vitraux a pour but de délimiter un microcosme céleste au cœur de l’église. Les rosaces constituent des explosions maîtrisées, des feux d’artifice cristallisés, souvent sans plus guère de souci figuratif qui les rattache à l’anecdote.
Au XX° siècle, apparaissent de nouvelles techniques, qui se passent du plomb: la dalle de verre, épaisse, sertie dans un ciment, et le verre libre, comme un trésor de gemmes flottantes. Avec ces libertés inédites, l’abstraction prend aussi son essor, s’installant au centre même des compositions, alors que les traditionnels motifs géométriques constituaient plutôt les bordures. Mais au même moment, se développe aussi la tendance au retour du vitrail traditionnel.
Les historiens d’art chrétien soulignent le rapport très particulier de l’artiste à son œuvre, dans les métiers du vitrail : l’artiste se fait transparent, en quelque sorte, il s’efface devant la lumière, il est véhicule, il se laisse traverser par l’esprit, en toute humilité.
L’article de Wikipedia utilisé ci-dessus offre une notice très complète sur les différents aspects du métier, merci à ses auteurs anonymes!
Nous avons interrogé Thérèse Aupaix, de l’atelier de Saint-Cyr en Arthies, qu’elle a créé avec la présidente de l’Association pour l’église, Martine Dupetit, pour rentrer avec elle dans les secrets d’un métier où l’on travaille souvent seul.
– Thérèse, qu’est ce qui vous a amenée à vous investir dans le travail du vitrail? 
« J’étais attirée par la peinture. Puis nous avons récupéré à la Collégiale de Mantes des vitraux du XIX° siècle qui ne pouvaient être remontés, dont même les maîtres verriers de Chartres ne voulaient pas assurer la restauration. Cela s’est fait avec l’accord de la mairie, bien entendu. Seules de petites surfaces pouvaient retrouver une nouvelle vie, mais nous nous sommes passionnées pour la rénovation. Après un stage à « L’Éclair de Verre », à Poissy, nous nous sommes lancées, et maintenant nous créons à notre tour.
(Image ci-dessus : Saint Jean Baptiste, le Jourdain à ses pieds, la colombe de l’Esprit saint au-dessus de sa tête, le Christ venant se faire baptiser, sous les traits allégoriques de l’agneau, figuration que l’on retrouve toujours sur la porte des tabernacles, contenant les hosties consacrées pour l’Eucharistie; création originale de Thérèse Aupaix).
Le triptyque « La lumière de Dieu », conçu par Marie Hénon,
qui fait l’admiration des visiteurs de notre église, résume bien notre ambition: rendre notre église transparente, traversée par des forces puissantes, pour que l’Esprit Saint y soit à l’aise. Voir plus d’images ici : https://art-chretien-vexin.fr/2026/01/04/marie-henon-artiste-belge-de-saint-cyr-en-arthies/
Marine Dupetit a inventé un ingénieux système de fixation intérieure qui permet de ne pas recouvrir entièrement les baies, qui deviennent autant de cadres laissant passer toute la lumière extérieure. Notre église est claire et gaie. Nous préparons, après une Sainte Vierge et une sainte Thérèse, un Saint Jean.
– Êtes vous des innovatrices dans la technique du vitrail?
Nous travaillons à l’ancienne, tout repose sur le maniement du plomb, la qualité de son âme, la partie centrale, cachée. Et il n’y a aucune révolution à attendre dans ce domaine. Le plomb se découpe en baguettes souples, qui se vrillent facilement, et on y sertit le verre entre les ailes, qu’on écarte délicatement. Le verre et le plomb travaillent, chacun avec son poids et son élasticité propre, il s’agit de les tailler et de les équilibrer avec une extrême précision. Nous travaillons sur des gabarits, entre des bordures de clous arrondis, avec nos coupe-verre et ciseaux à trois lames, puis nous faisons les soudures avec de l’oléine, tout un art, ni ventrues ni étalées, après quoi nous faisons notre petite cuisine au blanc de Meudon pour le mastic; quand tout cela veut bien tenir ensemble, vergettes et barlotières viennent consolider le tout. Enfin vient le nettoyage, qui n’est pas une mince affaire!
– Et en matière de verre, quels sont vos secrets?
On utilise des verres étirés, des verres soufflés, des verres industriels. On affine les coupes avec la pince à gruger et la meuleuse. Les vitraux à dominante bleue, couleur froide, doivent être placés côté nord, les rouges côté sud. Nous aimons beaucoup les jaunes et les orangés, peu utilisés jadis. Pour la grisaille, qui donnait lieu à des prodiges autrefois, produisant des effets de photos, c’est très difficile, il y a plusieurs teintes, on travaille avec une poudre, puis il faut faire cuire les pièces, à plus de 600 °. Heureusement, l’école d’Aincourt, à côté, a un four… »
Et voilà comment se marient,
depuis le Moyen Age, matière minérale vivante avec ses lois propres, ténacité des artisans, amour de la lumière.

(Photo : Bernadette Pilleux Laglasse)

Les architectes à l’origine de cette rosace ont orienté l’église de façon à ce que la rosace se reflète dans l’allée centrale le 21 juin (solstice d’été) et le 21 septembre (équinoxe d’automne) en fin d’après-midi, tous les ans, depuis le Moyen-Age. Merci à ces créateurs anonymes, qui ont si bien travaillé pour faire chanter le soleil, et à nos restauratrices, qui ont fait revivre la rosace, fort endommagée, en 2013 !
Travailler, c’est prier,
disait-on autrefois. Contempler le résultat, dans nos églises, c’est aussi participer à l’hymne des couleurs.
- P.
