Une célébrité de l’Arthies : Christophe Ozanne.
Un personnage singulier apparaît dans l’histoire de Villers-en-Arthies au XVIIe siècle, c’est Christophe Ozanne, tantôt qualifié de médecin, tantôt de guérisseur (1633-1713). La famille Ozanne est toujours présente dans la région. On a du mal à imaginer le prestige dont jouissait le hameau de Chaudray, dépendant de Villers, jusqu’à Paris, grâce à la réputation exemplaire de ce personnage, dont le nom est parfois écrit « Aux ânes ».
Les publications à son sujet ont été nombreuses. C’est l’historien de Villers, M. Jean Rochefort, qui en a fait la synthèse la plus complète, avec une grande sympathie pour ce personnage mystérieux, retiré du monde, peu soucieux de déplaire, et fort peu gracieux, au demeurant, car il avait plusieurs grands « porreaux » sur la figure.
Voici ce qu’on en sait : Christophe ne fit aucune étude. Dès l’âge de 16 ans, alors qu’il gardait les bestiaux à St Cyr, il montra un goût décidé pour la connaissance des remèdes. La châtelaine de Saint Cyr le prit en affection, et lui apprit à lire. À 20 ans, il était « facteur de meules de moulin » dans la forêt d’Arthies pour les sieurs Héliot, commerçants de Rouen.
À 30 ans, il se fixe à Chaudray. En fait, il semble bien que sa maison se trouvait entre Chaudray qui se trouve sur Villers et Chaudry qui est un hameau de Vienne, dans un modeste hameau du nom de St Jean, où il y avait une chapelle, aujourd’hui disparue.
Les contemporains étaient surpris par sa méthode : 
« Assis sur sa chaise, Ozanne écoute les malades mais, ordinairement, pour couper court, il juge « par la seule physionomie » des remèdes qu’il faut apporter au malade. Son secrétaire, jeune paysan « vêtu comme un abbé » écrit les remèdes et les délivre aux malades.
Il est le seul à entrer dans cette chambre « d’audience » qui contient, au fond, un autre lit garni de toile blanche, où se repose quelques heures de la nuit cet infatigable guérisseur qui « expédie, souvent, jusqu’à deux cents malades par jour ».
Le chemin pour arriver jusque là est boueux et caillouteux. Mais l’endroit est bien repérable :
« La maison est très basse, construite en boue et en pierre du pays ; le toit couvert de chaume… chargé d’herbes sauvages… commence à tomber en ruines. On entre dans la cour par une porte neuve gardée par un jeune paysan de 25 ans… Un vieux paysan, autrefois tailleur de pavés, porteur de lunettes, inscrit sur un registre le nom de ceux qui arrivent, pour qu’un huissier puisse les appeler… La Charité a placé un petit tronc pour les remèdes des pauvres… On descend dans une cave, à moitié taillée dans le roc, parmi les flacons, des bouteilles bien bouchées remplies d’eaux céphaliques, ophtalmiques, néphrétiques, splénétiques… Pour entrer dans la maison, on monte par quatre marches de pierre, à moitié enterrées dans le fumier, dans une salle carrée qui sert à toutes sortes d’usages : cabinet, galerie, laboratoire… On pénètre dans une salle qui sert de rendez-vous de tous les estropiés, blessés, pansés par le jeune Jean Ozanne, neveu du guérisseur, 25 ans, ancien ouvrier meunier. [C’est rempli d’étagères] garnies de fioles, de paquets d’iris, de charpie, d’emplâtres… Et d’autres drogues ». Une petite porte permet au médecin de s’échapper dans son jardin … Le plancher ressemblait à un carré de terre labourée et était très glissant… Les solives étaient garnies d’herbes, de racines, de paquets de graines, de bouquets de fleurs. Puis on monte dans la chambre de monsieur, aux murs blanchis à la chaux. La pièce [est] meublée de quatre chaises de paille et, au-dessous d’une petite fenêtre, une petite table carrée [est] pleine de vieux morceaux de papier destinés à envelopper les remèdes que le bonhomme tire à poignées d’un lit entouré d’un vieux morceau de Bergame ».
- Subtil cite la lettre, écrite en janvier 1696, de l’abbé de Coulanges à sa cousine, Madame de Sévigné, dans laquelle il décrit le guérisseur : « C’est un simple paysan, d’humeur froide et flegmatique, parlant peu, lentement et fort bas, âgé d’environ 55 ans, sans doute 65, de moyenne taille, visage basané, plat et maigre, des cheveux presque blancs, gras, courts et fort peu frisés, qui couvrent un front assez élevé, de petits yeux, un gros porreau sur un nez médiocrement grand, un second porreau au-dessus de l’oeil droit et un fort petit mais long qui pend à la mâchoire gauche, la barbe blanche rarement faite, une grande bouche, des dents brunes, le col court, la tête enfoncée entre les deux épaules, de grosses mains, les doigts petits et velus, des ongles passablement longs ».
La période la plus florissante de la carrière d’Ozanne a été celle des dernières années du XVIIe siècle. Les patients venaient de loin : de Normandie, de Picardie, du Hurepoix, de Saint Quentin, sans compter les Parisiens. Il fut un temps où un « carrosse public » partait de Paris pour Chaudray une fois par semaine. Et des auberges poussèrent aux alentour pour les acceuillir. On en a la trace dans la correspondance de Mme de Sévigné : A. Benoît cite encore monsieur de Coulanges dans une lettre à Madame de Sévigné :
« les cancers, la gravelle, les abcès, les ulcères, rien ne tient devant lui. On ne parle que des cures étonnantes qu’il fait, et de son désintéressement. Il donne aux pauvres ses remèdes pour rien ; il les fait payer aux riches précisément ce qu’ils valent… Les ducs de Grammont [ancien comte de Louvigny] et Turménies sont guéris par lui ; le dernier lui a envoyé cent pistoles qu’il lui a renvoyées aussitôt ».
Un tel succès ne pouvait pas aller sans provoquer des moqueries. Boudier de la Jousselinière, mort en 1723, a pu connaître Ozanne. C’est lui qui écrivait l’épigramme suivante :
« Oh ! Le beau médecin que ce Christophe Ozanne :
Parlez-lui de vos maux, il n’en peut discourir.
Est-il passé docteur ? Porte-t-il la soutane ?
C’est un manant grossier qui ne sait que guérir
Avec un peu de poudre, ou d’herbe, ou de racine,
Sans latin et sans art, mais plein d’entendement,
Ce rustique Esculape, instruit divinement,
Nous guérit de tous maux et de la Médecine ».
En quoi consistaient les « cures d’Ozanne » ? « Pour un défaut d’appétit, le médecin prescrit de ne manger le matin que gros comme une fève d’une certaine pâte et de ne faire qu’un léger repas le midi. [Bientôt], l’appétit est si bien revenu qu’il est impossible au malade d’obéir plus longtemps » [aux consignes].
Conclusion : « Ozanne était un physionomiste et un psychologue ». « L’eau est la boisson coutumière des malades » et, si on y ajoute les diverses sortes de tisanes, la diète paraît avoir joué un grand rôle dans ces traitements de personnages plus ou moins opulents, souffrant de malnutrition et d’excès en tout genre.
En tout cas, ses ordonnances faisaient merveille : « Monsieur le Conseiller et son épouse, sans doute perclus de rhumatismes, semblent rajeunir chaque jour et devenir amoureux l’un de l’autre tant ils aiment à badiner… Croiriez-vous qu’ils courent l’un après l’autre sans bâton dans la distance de plus de vingt pas.
Soyons clairs, si Christophe Ozanne ne fut pas encore plus célèbre, c’est parce que les autres médecins, jaloux, l’en empêchèrent. En témoigne cet épigramme anonyme :
Sans grec, sans latin, sans grands mots,
Avec une herbe, une racine,
Ozanne guérit de tous les maux.
Ozanne n’eut jamais le dessein
De s’ériger en médecin.
L’honneur qu’on lui fit le chagrine :
Lui, médecin ! Comment ? Par où ?
Il guérit ceux qu’il traite
Et n’en veut pas un sou ;
Un contresens en médecine ».
Mais Bossuet le prédicateur, qui était aussi doyen du prieuré de Gassicourt-les-mantes, aussi faisait partie de ceux qui le traitaient de charlatan, entre autres parce qu’il refusait de traiter une religieuse à distance, exigeant « l’inspection de la personne ».
Enfin, après un certain nombre de malades qui finirent malgré tout enterrés à Villers, « le dix-huit février 1713 est décédé Christophe Ozanne, médecin de Chaudrais, âgé de soixante-dix-neuf ans, trois mois, trois jours, après avoir été muni du Saint Sacrement duquel le corps a été inhumé dans l’église de cette paroisse en présence de François Dumont et de Louis Doullé. Signé : Claude Poitou, prestre ».
Resté célibataire, Christophe Ozanne appartenait à une famille nombreuse dans laquelle on retrouve, à plusieurs reprises, le prénom Christophe. Il y eut encore trois Ozanne médecins à Chaudray, le dernier étant mort à 70 ans en 1805.
Sur la popularité d’Ozanne, enfin, on poussa l’adulation d’Ozanne jusqu’à produire une pièce de théâtre, intitulée Le médecin de Chaudray, comédie en un acte de Florent Carton, plus connu sous le pseudonyme de Dancourt (1661-1725). Ce vaudeville fut représenté en 1698 au Théâtre Français.
Jean Rochefort+ et Maria Poumier, in L’Echo des Vallées, été 2014
Note sur l’image mis en avant : la brochure intitulée Notice sur Christophe Ozanne, médecin empirique à Chaudray près de Nantes, publiée à Chartres n 1874, comporte une erreur, en le situant près de Nantes, alors qu’il s’agit bien sûr de Mantes (78200).
