Qui ne connaît le garage Total, sur la RD 14, à l’entrée de Magny en direction de Paris? Il appartient à la commune de Charmont, et faisait partie du hameau de la Côte-Saint-Antoine, rasé pour
l’élargissement des voies. À l’autre bout du village, une partie du domaine de Maudétour semble avoir été à l’origine rattaché à Charmont; les actes de naissance à l’État civil contredisent parfois
encore les souvenirs des familles, parce que la ferme de Mézières est à la limite des deux villages.
On sait qu’un château fort avait servi à les défendre ensemble à partir de cet emplacement.
Charmont a eu jusqu’à 91 habitants, en 1926. Maintenant, on en est à 36, et c’est le plus petit village du Val d’Oise. Il y a d’abord eu des seigneurs rattachés à des fiefs éloignés, régnant sur un vaste
domaine de 360 ha. Et puis deux fermes, dont la plus ancienne, la ferme de Saint-Benoît, possède une pierre gravée attestant que le bâtiment principal date de 1490. Wikipedia rapporte que
« Charmont est un lieu réputé sous l’Ancien Régime pour le mauvais état de ses chemins, que le seigneur du lieu refuse de faire entretenir. En effet, une coutume en vigueur attribue à ce dernier le contenu de toute charrette qui se renverse dans son domaine ».
Tout cela suggère des gens de caractère, et qui aimaient leur indépendance. Le nom même de Charmont vient de Carmentus, qui signifie « homme gaulois ». Hodent, Blamécourt, Arthieul et Charmont s’étaient dotés d’une mairie en 1795, An III de la République. Ils sont restés tous tributaires de la paroisse de Magny, au XIX° siècle, et payent pour l’école, le presbytère, le cimetière et l’entretien de l’église de Magny. Plus tard les Charmontois ont aussi eu leur propre gare, sur la ligne desservant Magny, Banthelu, Cléry, puis Meulan et Pontoise, sur deux branches différentes. Les bâtiments actuels, en pierre de Genainville, sont en général du XIX° siècle, et attestent de la prospérité de Charmont, qui reposait sur l’élevage : bovins, chevaux de trait, porcs, brebis.
Charmont n’a jamais eu la moindre chapelle, ni école, ni cimetière, ni le moindre commerce, pas même un café-épicerie. Cependant, Charmont a sa petite histoire religieuse propre. L’Église gérait
un hospice, doté d’un souterrain -aujourd’hui muré- avec des voûtes et des croisées d’ogives. Il reliait Charmont à Hodent, dit-on. Ce qui confirme l’importance de ce vaste domaine déjà au Moyen Age. La ferme Saint-Benoît doit peut-être son nom à sa fondation par des moines bénédictins, de cette génération d’évangélisateurs qui furent les défricheurs, les agronomes et les ingénieurs qui ont fait reculer la forêt d’Arthies comme bien d’autres, et développé l’agriculture à grande échelle, depuis l’époque mérovingienne jusqu’au XII° siècle. Elle fut ensuite gérée par les soeurs ursulines.
Dans cette ferme, M. Thomassin a fait restaurer la grange dîmière, bâtiment imposant où l’on entreposait la dîme due au clergé de Magny, c’est à dire un dixième du produit des différentes
récoltes.
Le curé de Magny informait en 1948 qu’il régnait à Charmont « le paganisme en plein, avec une seule famille pratiquante ». Malgré cela, la messe y était dite régulièrement le dimanche, à 8h1/4 ou 8h1/2, encore en 1952. Cela se passait à l’oratoire, dans la maison dite du garde; il s’agissait du garde-chasse, et la Saint-Hubert, le 3 novembre, était sûrement la date la plus importante pour le village.
S’il ne reste guère, comme vestige religieux, que la Croix de Lorraine en ciment à l’entrée du village,
celle-ci en a remplacé une autre, brisée par la chute d’un arbre. En septembre, les scouts de Magny et Saint-Clair-sur-Epte viennent toujours à Charmont pour faire leur rentrée, sur la ferme construite par Charles Hamot. En 1918, ce personnage très présent aussi à Hodent vendit les biens du domaine à la famille Lebaudy, laquelle fut propriétaire du château de Rosny-sur-Seine jusqu’en 1955, et avait fait fortune dans le sucre de betterave, s’associant à la sucrerie Corbin à Magny, qui devint la compagnie sucrière de Saint-Louis-Sucres. Madame Lebaudy était très pieuse, et offrait des cadeaux
aux enfants pour leur première communion.
Les otages fusillés à Charmont
Depuis 1945, c’est le dimanche le plus proche du 22 août qui donne lieu au recueillement, avec une messe en plein air au lieu dit La Fosse rouge, à l’emplacement où furent abattus dix otages par les Allemands, dont trois habitants de Charmont[1], en représailles pour la mort de deux soldats allemands[2], la veille, dans une opération ordonnée par le groupe « Défense de la France », dirigé par Philippe Viannay (le fondateur de France-Soir), selon le témoignage du comte François le Gaalon (alias Franck, responsable du maquis du bois d’Enfer, à la ferme d’Hazeville, qui avait 20 ans en 1944, et qui s’est éteint le 1er juin 2021).
M. Gérard de Francmesnil, châtelain d’Arthies, et lieutenant des FTP, avait encadré l’opération d’interception de la colonne allemande qui remontait vers Mantes pour contrer l’offensive alliée.
À Saint-Martin-la-Garenne, on peut encore rencontrer M. Belmiro De Souza da Rocha, qui à l’époque avait 14 ans, et qui avait échappé à la rafle parce qu’il s’était caché dans un bâtiment de la ferme de Charmont où il travaillait.
Parmi les otages, Victor Corbeau, un autre jeune homme, fut embarqué dans le camion en vue de la tuerie, puis fut relâché, grâce à l’intercession de Mme Wathier, la femme du régisseur, Hollandaise, qui parlait allemand. La guerre des mémoires sur cet épisode n’est pas terminée, et la douleur dans les deux camps mérite respect.
Prions pour toutes les victimes de la guerre et leurs familles, dont la plupart habitent encore la région; nous pouvons aussi déclarer la paix au niveau local, et l’amnistie générale, au-delà, en repensant à la sainteté de l’abbé Roger Derry, parisien, de la paroisse Saint-François-Xavier, qui avait dirigé la colonie de vacances « Le bon conseil », installée au château de Maudétour en 1941. Il fut fait prisonnier et décapité à la hache à Cologne le 15 octobre 1943 pour faits de résistance. Mais il mourut, à 42 ans, sans ressentiment, car ses derniers mots, avant de poser la tête sur le billot, furent: Introibo ad altare Dei.* Belle leçon de courage, à retenir, surtout en temps de paix, tandis que nous jouissons en général de longues années de retraite paisible, entourés de nos proches, dans une région champêtre et magnifique.
* Et introíbo ad altáre Dei : ad Deum qui lætíficat juventútem meam: « Et je parviendrai à l’autel de Dieu, au Dieu qui réjouit ma jeunesse » (Psaume 43). On possède en outre la dernière lettre de l’abbé Derry (voir des extraits dans L’Écho des Vallées n° 90, 2010, et n°123, 2018. Près de l’Avenue de Suffren, à Paris, une rue porte le nom de Roger Derry.
(Sources: Témoignages de Mm. Rodolphe Thomassin, maire de Charmont, Jacques Michel, auteur des ouvrages Le combat du 21 août 1944 à Arthies, les violentes représailles du lendemain, et de Maudétour, mon village en Vexin., et Bruno Renoult, auteur de La tête de Pont de Mantes, 2003 et de Visiteurs du Vexin, 1940-46, 2011.)
Voir aussi https://art-chretien-vexin.fr/2025/08/06/lassompption-de-la-vierge-en-vexin/
