Christ en croix

David Daoud, peintre du Liban et du Vexin.

MP David Daoud, vous avez peint pour l’église de Marines un Chemin de Croix de grandes dimensions, et à l’église de Longuesse une Descente de Croix  à l’ancienne, que vous préférez qualifier de Pietà, ainsi qu’une Mise au tombeau. Vous avez un talent unique pour transmettre le ou les mystères spirituels. D’autres projets pour nos églises ?

DD La spiritualité, elle est partout. Je suis un peintre du sacré, j’aime copier les maîtres anciens qui mettaient toute leur foi et leurs moyens dans l’illustration des grandes scènes des Evangiles et de l’Histoire sainte. Oui, je suis heureux chaque fois qu’on me sollicite, de mettre mon talent au service d’une église.

MP D’où venez-vous, d’où tenez-vous cette sensibilité ?

DD Je suis Libanais d’origine, d’une famille chrétienne, et vous savez, le Levant tout entier (ce qu’on appelait aussi la Grande Syrie) a été la patrie du Christ,  de ses disciples, et le berceau de leur rayonnement. Mon père tenait une échoppe, et je lui volais des restes de cirage pour peindre sur les murs, je me sentais comme un homme des cavernes cherchant la meilleure paroi au fond d’une grotte pour copier la beauté du monde, dans un lieu qui serait préservé, afin de la donner à voir et  de la transmettre. On peignait la spiritualité depuis l’âge de pierre, on racontait le beau pour les hommes qui viendraient après. Ils peignaient pour le long terme, et ils ont été protégés pour cela.

MP Pourtant votre peinture est loin d’être gaie.

DD ça dépend, je dirais que je cherche à peindre l’espace, le temps, le vent et le silence. Et j’adore l’esprit de Claude Monet, celui qui sort du lot, dans sa génération. Il faisait des toiles gigantesques, ce que les autres ne savaient pas faire. Il a magnifié la nature, avec sa touche généreuse, affective. La touche, c’est un homme qui a une très jolie voix, c’est une grâce. Revoyez le film Tous les matins du monde d’Alain Corneau sur le compositeur Marin Marais et le musicien baroque Sainte- Colombe. Le charme de Depardieu, dans ce film très fin, de méditation sur l’art, c’est sa voix.

MP Monet a représenté  soixante fois l’église de Vétheuil, et ne se lassait pas de représenter la aussi la cathédrale de Rouen. Vous aimez vous situer dans la position du copiste, du disciple. Quels sont vos maîtres ?

DD Dans l’ancienne Egypte romanisée, les portraits du Fayoum sont  des huiles sur bois que les gens pouvaient acquérir, pour l’avoir chez eux, et on achetait déjà des tableaux qui racontaient des épisodes de la Bible, on était à la recherche du sacré. C’est Delacroix qui m’a donné envie de créer, celui qui a habillé et peuplé les murs de l’église Saint-Sulpice à Paris. Il a eu une vie très difficile, a connu des moments misérables,  puis a été apprécié pour de mauvaises raisons. On ne lui a jamais proposé d’entrer à l’Académie, heureusement pour nous, cela lui laissait du temps, pour peindre et  aussi s’ennuyer. Sans ennui, on n peut pas lire,  ni écouter. Ne rien faire, c’est génial ! Delacroix était hypocondriaque, mais choisissait où il voulait aller, comme Baudelaire.  Je baigne dans le romantisme, l’expressionnisme en est l’héritage. Delacroix adorait Rubens, le Tintoret. Les inspirations se chevauchent, c’est l’écriture de la vie. Je suis bien sûr aussi un fidèle de Rembrandt, de Ribera, de Daumier, et puis parmi les modernes, du grand mystique Bernard Buffet, que les bouddhistes du Japon ont mieux su comprendre que ses concitoyens, trop terre à terre.

MP Oui, vous avez d’ailleurs la rigueur du trait indélébile de  Bernard Buffet, entre autres. Et en même temps, quand vous peignez des visages ou des silhouettes, sur des fonds sombres, peu individualisés, on dirait que vous priez pour des inconnus proches mais absents, vos portraits s’appellent tous « Intemporel »… Vous faites des portraits sur commande ?

DD Je n’accepte pas de commande de portrait. J’aime la dimension éphémère dans l’être. Dans la tradition de la peinture, on peint ce qu’on aime. Mon identité c’est l’art sacré. Oui, je vois des crucifiés, et je m’identifie à eux , là où d’autres voient des personnages. Et pour moi le Christ est comme un ange descendu du ciel, envoyé par Dieu pour souffrir avec nous, comme nous.

MP Vous avez des noirs uniques, envahissants, et pourtant chacun de vos tableaux est une résurrection, avec des aspirations vers une lumière qui s’impose, tout en restant marginale, improbable, comme des visions au milieu de l’enfer.

DD Je cherche la lumière salvatrice dans les portraits et les paysages. J’aime le tableau de Delacroix, « Dante et Virgile en enfer ». Ils sont dans une barque fragile au milieu de la tempête, au milieu de la nuit, un poète soutenant l’autre, par-dessus l’écart des siècles. J’aime aussi Claude le Lorrain, pour sa paix et ses couchers de soleil poignants (« Soleil cou coupé », dirait Guillaume Apollinaire), et le Caravage, bien sûr, qui est à l’opposé, dans l’enfermement, le  clair-obscur brutal.

MP Je dirais qu’avec les quatorze stations du Chemin de Croix, vous avez vraiment  trouvé votre sujet : le récit d’une agonie, qui commence par la diffamation, l’humiliation, le Christ entouré des mêmes archétypes qui nous entourent, à toutes les époques, et en suivant l’itinéraire du Christ tel que vous le donnez à voir, on parcourt à notre tour son chemin vers la mort, jusqu’à la Mise au tombeau.

DD Notre Dieu a accepté de souffrir pour nous racheter, le Chemin de Croix, c’est une composition narrative majeure pour comprendre ce qui s’est passé. Ce sujet respire la compassion, le chemin de l’humanité. C’est plus important que la Crèche, le calvaire du Christ, qui était jugé par des ignorants, je l’imagine devant ses juges. Les gens ont besoin d’images, ils y apprennent l’empathie. C’est quelque chose qui stimule l’âme des gens. J’adore peindre des Chemins de Croix, parce que je vis ça. Les galeries d’art n’aiment pas trop qu’on donne des titres religieux aux tableaux, mais si les gens achètent mes œuvres, c’est parce que je parle de la douleur, et que j’y mets de la saveur. Cela répond à une faim de réalité et à une soif de vérité. Ce qui compte c’est la lumière sur les êtres, ils y voient la foi, comme une apparition, dans un miroir.

MP vous avez aussi un Chemin de Croix à Attainville, près de Roissy. Vous n’avez pas peur qu’on vole vos tableaux dans les églises ?

DD Vous savez, les cambrioleurs cherchent ce qu’ils voient comme une matière première rare et donc chère : soit quelque chose d’ancien, donc coté comme exceptionnel, soit du bronze, de l’or, des pierres précieuses, pas de la toile qui a l’air  barbouillée sur un simple cadre, mal éclairée, même pas encadrée…

MP Vous venez de publier un livre somptueux, et de mettre en ligne un documentaire sur votre œuvre « Du chaos à la lumière ». Comment êtes-vous perçu au Liban ?

DD Dans ce film je reviens vers ma mère, ma terre… Le 11 novembre 2024, ma maison familiale a été réduite en cendres par un missile israélien, j’ai tout perdu et je n’en serai jamais dédommagé. C’est par la foi que nous survivons là-bas, et nous voyons les prouesses de la foi dans les gestes des uns ou des autres pour survivre. Je propage à ma façon le cri de Mahmoud Darwish, de Khalil Gibran, et de mon ami le musicien Ibrahim Maalouf. Nous parlons d’une même voix : «Tu ne peux pas aller à l’encontre d’une vague qui avance » (P. 168, in Daoud, éd. Lord Byron, Paris 2024).

« Du chaos à la lumière »

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