Les vitraux du prieuré Saint-Benoît de Chérence (1)
par Martine Bagot
I
Connaissez vous la chapelle du prieuré Saint-Benoît de Chérence (95510) et ses vitraux? C’est le frère Ephrem Soccaret de l’abbaye d’En Calcat et dont le père était maître verrier, qui a mis au point la technique des vitraux
en dalle de verre sur ciment. Il impose un art plus austère que les vitraux des XIVe et XVIe siècles sertis de plomb, rappelant les vitraux plus anciens, plus près de l’art religieux actuel, en quête de simplicité. Le matériau employé, ce sont des découpes de dalles en verre épaisses et très colorées, fabriquées de manière artisanale, par la société Albertini, entreprise familiale fondée en 1925, sise à Montigny-les-Cormeilles. Des artistes renommés : Fernand Léger, Pierre Soulages, Max Ingrand, René Petit (auteur d’un grand nombre de vitraux de l’église de Brioude) s’y sont essayés, mais ce métier d’art reste peu connu du grand public.
Les vitraux de Chérence sont nés de la rencontre de 3 artistes : Le frère Hugues Retel (1927-2019), Yves Durand de Saint-Front (1928- 2011) et Emmanuelle Tauss Keita, qui est encore présente à Chaussy, et peut témoigner de leur collaboration. Le frère Hugues Retel, avant de venir à la vie monastique, avait été étudiant aux Beaux-Arts. Artiste et musicien, il avait été un temps pianiste de jazz dans les bars de Saint- Germain. Il s’initie à l’art du vitrail à l’atelier monastique de Saint-Benoit-sur-Loire où il va concevoir un certain nombre de vitraux en collaboration avec Yves Durand de Saint Front En 1987, il fait partie des fondateurs du Prieuré Saint-Benoit à Chérence et s’investit, avec deux autres frères, dans la réhabilitation d’une ancienne ferme léguée à l’Évêché de Pontoise par Mademoiselle Guimier. Une grange sera transformée en chapelle et 8 ouvertures seront créées dans les murs. Il trouve des financements et crée un atelier de vitraux. À lui l’initiative et les thèmes, Yves réalise les cartons. Yves Durand de Saint-Front, fils du peintre de marine et navigateur solitaire connu sous le nom de Marin Marie, il grandit entre la Normandie, Paris, et surtout les îles Chausey, que l’on retrouve largement dans ses peintures.
Beaux-Arts (atelier de Jean Souverbie), Navigation, Voyages.
En séjour à Tahiti, il croise en 1956 un vieux missionnaire, le père Mateo Savaere, qui marquera sa vie spirituelle. En 1958, à l’occasion d’une retraite à Saint-Benoit-sur-Loire, il rencontre dans l’atelier monastique le frère Hugues qui l’initie à l’art du vitrail. Il va mettre au point un système de visionnage, et l’aider à réaliser ses cartons. Il travaille sur un certain nombre de chantiers, dont la cathédrale de Papeete, où il retournera. C’est à Saint-Benoit qu’il mettra en œuvre avec lui les vitraux de la chapelle de Chausey, installés en 1967, bien caractéristiques de son style. Ensemble, et à Chérence – il vit alors avec sa famille à Trie Châteauils, ils vont concevoir les vitraux du Prieuré Saint-Benoit de Chérence, qu’ils fabriqueront sur place, avec l’aide d’Emmanuelle Tauss Keita, à qui nous laissons la parole :
« Après des études d’architecture, j’ai intégré une école de peinture en décor à Issy-les-Moulineaux, et ouvert avec une amie un atelier de mosaïque. J’ai rencontré la dalle de verre avant de rencontrer le frère Hugues par hasard. C’est en cherchant des tesselles de pâte de verre à la feuille d’or pour mosaïque chez Albertini que je découvre cette matière magnifique et demande à Monsieur Albertini comment elle se travaille. Il me donne alors les coordonnées du frère Hugues qui est précisément en train de fabriquer des vitraux pour le prieuré Saint-Benoit de Chérence… C’est ainsi que nous avons commencé à travailler ensemble. Au début, je m’occupais des calques et gabarits en kraft de toutes les pièces de verre de la maquette d’Yves et très vite, frère Hugues m’a initiée à la taille du verre, avec marteline et tranchant planté dans un billot de bois. Puis découpe des armatures en fer, fabrication du ciment, coulage, séchage et grattage pour découvrir le vitrail qui avait été totalement recouvert de ciment lors de la coulée. Enfin, séchage du vitrail sur champ durant 21 jours (comme pour les poussins disait frère Hugues). Le vitrail devait « sonner » pour qu’on soit sûr qu’il n’était pas fêlé. C’était un plaisir d’aller avec le frère Hugues acheter les matériaux (ciment, sable, fer pour les armatures) à Gasny et bien sûr les dalles de verre vendues au poids chez Albertini. Il montait sur la balance pour se peser lui-même. Nous avons eu également d’autres projets avec des chapelles dans le Vexin, l’église d’Akométan au Cameroun ou l’église Sainte-Barbe près d’Amiens… Car frère Hugues était un bon « commercial », peut-être un moine un peu particulier, mais bon vivant, artiste, très accueillant et aussi heureux de vivre sa mission de moine à l’extérieur que de retrouver les frères du Prieuré ! Il avait de l’humour: comme je lui faisais remarquer ses sandales rafistolées et dépareillées : « c’est l’ancien et le nouveau Testament ».
II Le prieuré de Chérence et ses vitraux (suite)
Nous avons évoqué dans le précédent chapitre la création de ces vitraux, leurs auteurs, le Frère Hugues Retel et Yves Durand de Saint Front. L’histoire des vitraux colorés dans les églises remonte à l’époque médiévale. Ils représentent des personnages, des scènes tirées de la Bible ou des évangiles. Comme les chapiteaux à l’époque, ils permettaient de raconter, d’expliquer le contenu à des gens illettrés, qui n’avaient pas accès aux textes. Il s’agissait aussi de célébrer et de donner en exemples des saints ou martyrs. Les couleurs utilisées avaient une signification symbolique : • le rouge symbolise le sang du Christ; • le bleu représente la Vierge Marie ; • le blanc la pureté et l’innocence… Au fil du temps, ils sont devenus plus élaborés, et moins colorés pour donner plus de luminosité dans les églises, mais dans cette chapelle les artistes ont repris la tradition primitive.
Le plus ancien vitrail connu, est le Christ de Wissembourg, daté du XIe siècle, conservé à Strasbourg. Dans la chapelle du Prieuré de Chérence, les personnages ont les mêmes grands yeux invitant à la prière, à la réflexion. Selon la tradition, ils sont plus grands en haut (plus loin du regard) Il s’agit plutôt de saints alors qu’en bas, l’on voit des personnages plus petits, dans des scènes tirées de l’Évangile. Ils sont nombreux. Les femmes sont largement représentées. Les animaux (loup, chameau, poisson) attirent l’œil, donnant envie de chercher les détails. Les irrégularités du verre, fabriqué artisanalement, apportent un charme supplémentaire. Quatre vitraux attirent notre attention: La Vierge Marie couronnée, auréolée de bleu, sur fond bleu, portant l’enfant Jésus, vêtu de rouge, symbolisant selon la tradition le sang du Christ. Elle est entourée de 2 anges musiciens. À ses pieds, en prière, deux moines, dont l’un, en fauteuil, représente le handicap que vivent certains moines du prieuré.
Deux saints ermites : Charles de Foucault; Après une vie agitée, il s’est retiré au Sahara. L’enfant auprès de lui représente les esclaves noirs qu’il y a libérés en les rachetant.
À droite, Saint Antoine du Désert qui au IIIe siècle, s’est retiré dans le désert égyptien, y menant une vie d’ermite, de prière et de travail. Petit à petit, de nombreux disciples se sont rassemblés autour de lui, et il est considéré comme le père du monachisme chrétien. En dessous, la fuite en Egypte de Joseph et Marie; dans le coin gauche, Saint Michel archange, la tête en bas, terrassant le dragon.
Saint François et Sainte Claire : Saint François d’Assise s’est converti en 1206. Dieu lui a alors demandé de restaurer sa maison, l’église Saint Damien, en ruine. C’est là qu’en 1212, Claire, fuyant la maison de son père, va fonder l’ordre des « pauvres dames ». Elle est représentée levant un ostensoir, geste qui aurait protégé son monastère d’une invasion barbare. Devant Saint François, Frère Loup. Selon les « fioretti » (récit légendaire de la vie de Saint François) il lui a demandé de ne plus terroriser les habitants de Gubbio, qui l’ont depuis nourri et accepté chez eux.

Le frère Hugues a tenu à concevoir seul, dans un style plus épuré, la représentation de la Sainte Trinité ornant l’oculus situé au-dessus de l’autel dans le fond de la chapelle. Le Fils et le Saint-Esprit (souvent symbolisé par une colombe) y sont représentés en anges entourant le Père. « Un seul Dieu en 3 personnes ». Peut-être ces quelques photos vous donneront-elles envie d’aller contempler les autres vitraux, qui racontent beaucoup, dans la chapelle du Prieuré, 1 rue de la Coursoupe à Chérence, toujours ouverte. La messe y est célébrée chaque jour à 11 heures, et s’il est disponible, le frère Robert, prieur, se fera un plaisir de vous expliquer le sens de chaque vitrail. Peut-être saurez-vous le trouver vous-même…!
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(1) Frères de Notre-Dame de l’Espérance
Une communauté de Bénédictins, les Frères de Notre-Dame de l’Espérance, est implantée dans notre secteur pastoral. Ces moines accueillent des vocations de personnes handicapées et de faible santé. Leur chapelle est ouverte à toute personne cherchant un lieu de prière, de silence et de contemplation.
Prieuré Saint-Benoît
Tél. 01 34 78 12 61
E-mail : [email protected]
Messe quotidienne à 11h, semaine et dimanches.
Adoration du St Sacrement de 16h à 18h
Juillet-août : se renseigner auprès du prieuré pour les horaires de messe
