Notre coq bien-aimé *
L’Evangile de saint Marc, dont le récit de la Passion est lu tous les ans au début de la messe des Rameaux, est celui qui retrace avec le plus de précision le célèbre épisode du coq (14.26, 14.29, 14.66):
Après avoir chanté les cantiques, ils se rendirent à la montagne des oliviers. Jésus leur dit: Vous serez tous scandalisés; car il est écrit: Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais, après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée [ …] Pierre lui dit: Quand tous seraient scandalisés, je ne serai pas scandalisé. Et Jésus lui dit: Je te le dis en vérité, toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois. Mais Pierre reprit plus fortement: Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai pas. Et tous dirent la même chose.
Et bientôt la terrible prédiction se réalise :
Pendant que Pierre était en bas dans la cour, il vint une des servantes du souverain sacrificateur. Voyant Pierre qui se chauffait, elle le regarda, et lui dit: Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth. Il le nia, disant: Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que tu veux dire. Puis il sortit pour aller dans le vestibule. Et le coq chanta. La servante, l’ayant vu, se mit de nouveau à dire à ceux qui étaient présents: Celui-ci est de ces gens-là. Et il le nia de nouveau.
Peu après, ceux qui étaient présents dirent encore à Pierre: Certainement tu es de ces gens-là, car tu es Galiléen. Alors il commença à faire des imprécations et à jurer: Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. Aussitôt, pour la seconde fois, le coq chanta. Et Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite: Avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois. Et en y réfléchissant, il pleurait.

Voici une représentation du XIX° siècle du reniement de saint Pierre, sujet très populaire dans la peinture, qui se trouve dans l’église Saint Pierre et saint Paul de Vémars, à l’autre bout du Val d’Oise : Pierre est en majesté, tenant à la main les clés en or du Paradis, et le coq est l’autre star du tableau. Ainsi, les deux pôles moraux sont dans une position symétrique : la sainteté, qui ouvre les portes, et la plus grande faiblesse, toute proche de la trahison.
Les chrétiens orthodoxes commémorent rituellement l’épisode du chant du coq : « au cours de l’office de minuit, le coq chante, et nous cultivons des larmes de repentir, alors que nous commémorons l’agonie du Christ qui pleurait au Jardin de Gethsémani. Nous demandons à Dieu Sa grande miséricorde, tandis que nous pleurons à cause de notre incapacité à veiller avec le Christ, car nous, comme un autre Pierre, Le renions par notre péché. ».

Chaque fois qu’un coq figure sur une œuvre d’art du monde chrétien, il faut y voir un rappel de cet épisode. Le chant du coq nous intrigue, parce qu’il semble nous interpeller, ou même nous invectiver.
Coq de clocher, Magny-en-Vexin.
Au Salvador, dans le folklore, on lui donne une interprétation très simple : « Kikiriki, toi aussi tu l’as trahi! En effet, selon le récit de saint Luc, « le Seigneur se retourna et posa son regard sur Pierre », au moment où le coq chante, de sorte que le geste de Jésus donne un sens précis au chant du coq.
Mais on peut faire une lecture moins dramatique de l’épisode: «Le coq est l’annonciateur du jour : c’est l’indice du passage de la nuit au jour, celui qui annonce le jour. Dans l’Evangile de saint Jean il ne chante qu’une fois. Autrement dit, c’est un animal qui annonce la résurrection puisque “le jour”, c’est la résurrection, donc l’indice dans ce chapitre même de la présence de la résurrection annoncée », écrit le Père Jean-Marie Martin.
Et l’histoire ne s’arrête pas là: Saint Pierre en Gallicante (« le chant du coq ») est un sanctuaire érigé au Moyen-Age par les moines byzantins à Jérusalem, dont la crypte se trouve peut-être sur le sol même de la cour où saint Pierre fut interpellé. Depuis 1880, ce sanctuaire est gardé par les frères augustins assomptionnistes, ordre créé à Nîmes en 1845.

Or un problème très sérieux se pose, car la loi juive interdisait la présence de volailles dans les limites de Jérusalem. Donc, personne n’aurait entendu le chant d’un coq véritable, mais de puissants instruments de musique à vent, car les sentinelles romaines faisaient résonner leurs trompettes à la relève des gardes, une fois dans une direction, un seconde fois dans l’autre direction. Saint Pierre a donc renié le Christ avant que ne sonnent les trompettes et que les sentinelles n’aient changé le personnel de garde.
La confusion en faveur du volatile s’appuie aussi sur le fait que le mot latin pour trompette utilisé par les soldats romains est gulliculum et cela signifie le coq chante. Ce nom pour un « clairon » n’a rien d’étonnant : en français, le coq s’appelle déjà dans le Roman de Renard « Chantecler ».
En outre, le coq de nos clochers peut nous parler comme un vaillant rappel des qualités gauloises, car déjà au temps des Romains, il y avait une équivoque entre « Gaulois » et « gallus », le gallinacé !
Quoi qu’il en soit, le Musée de l’Outil, à Wy-dit-Joli-Village, comporte un magnifique ouvrage d’orfèvrerie, représentant les instruments de la Passion : selon la tradition, le coq est tout en haut de la croix, entouré par le marteau, les clous, la tenaille, l’éponge, la colombe, la croix des deux larrons, la couronne d’épines, la larme de saint Pierre, le roseau de la flagellation, le soleil et la lune (car une éclipse se produisit effectivement quand le Christ rendit son âme à Dieu).
Nos monuments aux morts gardent également l’image du coq. Tout en se voulant laïques, ils véhiculent – avec la piété pour nos aïeux qui se sacrifièrent pour la patrie – aussi notre héritage chrétien. N’oublions donc pas, en savourant quelque coq au vin, que notre coq bien aimé est un des symboles les plus riches de notre culture… 
Voir aussi : Le bestiaire sacré dans le Vexin
