Deuxième partie, l’intérieur de l’église de Vétheuil, par Martine Reymond.
(Première partie, l’extérieur et l’architecture).
Pénétrons à l’intérieur de l’église. (1)
Dirigeons nous vers le chœur typique de l’art roman : très simple sans chapelle latérale ni déambulatoire. Il est large de 10 mètres et long de 17 mètres.
Les fenêtres hautes avec des ouvertures circulaires ou oculi, sont séparées par de puissants contreforts répartis en arc de cercle. Le chœur et son extrémité, l’abside, sont orientés comme beaucoup d’églises en France en direction de l’orient, c’est-à-dire vers l’est et Jérusalem et le portail principal permettant aux fidèles de pénétrer dans la nef est donc orienté vers l’ouest au coucher du soleil. Les vitraux sont modernes. Ceux d’origine ont été soufflés par un obus en août 1944. A partir des dessins réalisés par Jean-Claude Riqueur, deux maîtres-verriers se sont succédé : François Lorin, maître-verrier à Chartres et Michel Durand, maître-verrier à Orly.
C’est le chanoine Lemaire, curé de Vétheuil de 1913 à 1972 (soit plus de 50 ans) qui paya de ses propres deniers avec l’aide financière de la famille Secordel et de plusieurs architectes américains, la restauration des vitraux qui ne furent mis en place que très progressivement puisqu’il fallut 22 ans pour achever cette restauration, plus exactement de 1953 à 1975. Le chanoine Lemaire étant décédé en 1972, il ne put donc voir la pose du dernier vitrail.
Cet ensemble de vitraux ont des coloris éclatants et illuminent l’austérité du chœur les jours de soleil.
Les nervures des voûtes
retombent sur des culs-de-lampe. Un cul-de-lampe est une sorte de chapiteau ne retombant jamais sur le sol. Ceux-ci sont typiquement romans et sont décorés de figures grotesques et des motifs végétaux. Celui de gauche, côté Nord, représenterait l’avaric1e.
Le chœur dégage une impression d’équilibre et de puissance.
Faisons quelques pas et approchons nous d’un des quatre piliers du clocher : sous leur habillage repris à la renaissance, ils étaient cylindriques. Ils ont été quadrilobés au XVIème siècle.
Quelques pas encore
et nous franchissons presque quatre siècles pour nous retrouver dans la nef.
Cette nef centrale est étroite : plus les nefs étaient étroites, plus elles étaient faciles à voûter. Mais surtout ici, les piliers d’origine ont déterminé l’écartement de la nef construite au XVIème. Remarquez que cette nef gothique n’a pas d’arcs-boutants : de fait, les chapelles latérales et les parties collatérales servent en quelque sorte d’arcs-boutants.
Chaque pilier de cette nef est porteur de deux statues, ce qui est le signe de l’importance de cette église. On y célébrait le culte marial et plus particulièrement Notre-Dame de Grâce que nous allons pouvoir admirer dans la première chapelle latérale.
Les nombreux pèlerinages attiraient du monde et ont fixé divers petits commerces. La population de Vétheuil a fluctué du fait des guerres, des épidémies et des disettes. Elle a atteint jusqu’à 1.300 habitants.
Nous nous dirigeons vers la chapelle de la Vierge, où se trouve Notre-Dame de Grâce.
Mais auparavant, arrêtons-nous quelques instants devant ce tableau qui représente la Cène et qui a été restauré à l’initiative de l’ANDV. Remarquez que les convives, à savoir les disciples du Christ sont à demi couchés, à la romaine. Cette représentation disparaît de l’art occidental dès l’époque carolingienne et les personnages sont peints assis. Cependant, certains peintres reprennent la disposition à la romaine : c’est le cas d’un peintre très célèbre du XVIIème siècle, le grand Nicolas Poussin. Malheureusement, notre peinture n’est pas de sa main ! Cependant, c’est celle d’un copiste talentueux ayant vécu au XVIIIème siècle.
Nous voici maintenant
devant Notre-Dame de Grâce. Il s’agit d’une statue en pierre du XIVème siècle, et qui n’aura quitté Vétheuil qu’une seule fois, à l’occasion d’une exposition au Petit Palais dont le thème était « La Vierge dans l’Art français », exposition qui s’est tenue de mai à octobre 1949. Cette représentation de la mère de Jésus fait l’objet de la dévotion des fidèles depuis sept siècles.
D’un point de vue strictement esthétique, vous remarquerez la douceur des traits mais aussi une certaine disproportion : la tête est un peu forte, le cou un peu trop allongé, les doigts un peu trop longs : c’est qu’elle était placée en hauteur et très certainement dans le chœur pour être vue de loin à partir de la nef. La perspective explique fort bien cette distorsion.
Quoi qu’il en soit, elle est de tous les temps et nous pouvons rappeler ce que disait André Malraux et je le cite : « une statue religieuse appartient au siècle qui l’a conçue, à l’éternité pour le chrétien qui vient la prier et au présent pour l’artiste qui l’admire ».
Parmi les autres statues
présentes dans cette église, arrêtons-nous devant une petite statue en pierre polychrome du XIVème siècle moins connue que Notre-Dame-de-Grâce mais très attachante : il s’agit de Sainte Véronique tenant le voile avec lequel elle a essuyé le visage du Christ sur le chemin du Calvaire et sur lequel demeura imprimée sa face.
Rendons-nous à la chapelle du Retable de la Passion.
Un retable est une construction portant un décor peint ou sculpté et que l’on place sur un autel ou en retrait d’un autel. Ici, il s’agit d’une œuvre en bois sculpté, polychromé et dorée du début du XVIème siècle (nous sommes soit sous le règne de Louis XII, soit sous le règne de son successeur Français 1er).
Louis XII pour l’anecdote, a succédé doublement à Charles VIII : en effet, il lui succède sur le trône en 1498, mais aussi dans son lit un an plus tard en épousant la veuve de Charles VIII, la fameuse Anne de Bretagne. Cela n’a pas été sans mal : en effet il est déjà marié à Jeanne de Valois dite Jeanne de France, fille de Louis XI. Alors il va obtenir la répudiation de Jeanne de Valois pour épouser Anne de Bretagne et ainsi agrandir le royaume de France en s’appropriant le duché de Bretagne. Une fois Jeanne répudiée, il peut épouser Anne de Bretagne.
Jeanne de Valois se retira à Bourges et y fonda l’ordre de l’Annonciade en 1501.
Quant à Louis XII, il mariera sa fille Claude à François 1er . Louis XII meurt en 1515 et son cousin, François 1er lui succède (la célèbre bataille de Marignan remportée par François 1er sur les Suisses alliés du pape Léon X se situant en septembre 1515).
Mais revenons au retable de la passion du Christ. Il est composé de sept compartiments qui furent tous dérobés, lors de trois cambriolages entre 1966 et 1973. 
Beaucoup d’églises ont connu ce fléau.
En ce qui concerne l’église de Vétheuil, il y eut une heureuse suite : en effet, quatre éléments sur les sept ont été retrouvés et restitués.
En 1998, fut retrouvée la Flagellation du Christ, en 2007 le Baiser de Judas, en 2012 et donc tout récemment, les deux éléments représentant la Descente de Croix et la Mise au Tombeau.
Les trois éléments manquants sont représentés par une simple maquette et nous espérons qu’ils retrouvent un jour leur place.
De gauche à droite :
- Le Baiser de Judas : très souvent les deux épisodes de l’arrestation du Christ et du baiser de Judas sont combinés et l’accent mis plutôt sur l’arrestation : c’est le cas ici puisque le baiser de Judas est relégué à l’arrière-plan. Au premier plan on voit Pierre tranchant l’oreille du serviteur du Grand Prêtre, un dénommé Malchus.
- La Flagellation du Christ : on le voit lié à une colonne.
- Le Portement de Croix : le personnage représenté est un passant, Simon, un habitant de Cyrène – ville de Lybie – et il aide Jésus à porter la croix. Au second plan, les Saintes Femmes – Marie-Madeleine, Marie épouse de Cléophas, Marie Salomé épouse de Zébédée et Saint Jean.
- Le Calvaire : le plus imposant (2,20 m de haut) c’est la crucifixion du Christ entouré par deux larrons également condamnée au supplice de la Croix. Marie, la mère du Christ défaille entre les bras des Saintes Femmes. Remarquez un des deux larrons est vêtu d’une blouse de travail, chose rare dans ce type de représentation.
- La Descente de Croix : au premier plan, Marie au chagrin expressif.
- La Mise au tombeau.
- La Résurrection du Christ : un des gardes endormis en avant du sépulcre, tient une arbalète à cranequin.
On date ce retable du premier quart du XVIème siècle grâce à un détail : le bout élargi des chaussures. On sait que cette forme fut en usage environ entre 1490 et 1535.
Selon le conservateur des objets d’art du Val d’Oise, la valeur du retable complet s’approcherait du million d’euros.
Sous vitrine, au pied de l’autel, se trouve une statue en pierre datant du XVIème et représentant le Christ gisant. Elle est saisissante de réalisme. On trouve des représentations du Christ gisant en Italie et dans l’est de la France (Alsace).
Je ne commenterai pas toutes les statues de cette église. Vous pouvez les admirer à loisir. Toutes celles d’origine ancienne sont identifiées par de petits panneaux.
Cependant, arrêtons-nous quelques instants devant celle de Saint Jacques le Majeur, représenté sous les traits d’un pèlerin allant à Compostelle. Cette statue date du XVème siècle : admirez le visage expressif, le traitement par l’artiste des mains, des plis du manteau. Remarquez les attributs du pèlerin : le bourdon ou grand bâton de marche, le chapeau orné d’une coquille, la panetière ou petit sac à provisions.
Nous passons devant la chapelle où se trouvent les fonts baptismaux.
Devant vous, une cuve de forme octogonale, décorée d’une frise alternant feuillages et fleurs. Elle date du début du XIIIème siècle. Aujourd’hui encore, les enfants sont baptisés dans cette chapelle. La seconde cuve, en retrait à gauche, est plus basique.
Demeurons au XVIème siècle et nous allons pénétrer dans une chapelle où se réunissaient les membres de la Charité du Saint-Sacrement.
La clôture en bois date de la fin du XVIème siècle. Sa porte sculptée représente le Saint-Sacrement : deux anges agenouillés encadrent le ciboire c’est à dire la coupe contenant l’hostie.
Les membres de la Charité du Saint-Sacrement étaient des laïcs qui avaient pour mission d’accompagner les défunts jusqu’au tombeau et de prier pour eux.
C’est une tradition qui remonte aux grandes épidémies de peste au Moyen-âge lorsque le clergé était submergé par le nombre de morts à enterrer.
On a retrouvé dans les registres conservés, des noms de défunts connus ou inconnus, humbles ou puissants qu’ils ont accompagnés : c’est ainsi que l’on relève pour l’année 1691, le nom de Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, célèbre pour ses amours avec Ninon de Lenclos.
Beaucoup plus tard, le 7 septembre 1879 à 2h de l’après-midi, les confrères de la Charité du Saint Sacrement assurent les funérailles de la première épouse de Claude Monet, Camille. Le convoi gravit la rampe qui conduit à l’église et de là au cimetière qui se trouve tout près d’ici.
Une première campagne de restauration a été entreprise en 1985 avec le concours de la fondation américaine « Friends of Vielles Maisons Françaises ». Cette fondation a changé de nom depuis et elle s’appelle désormais la FHS «French Heritage Sociéty ».
Voyez sur cette fresque les membres de la confrérie qui suivent les obsèques d’un défunt. Il s’agit là d’une peinture naïve de peu de valeur artistique mais pittoresque d’un point de vue documentaire. Cette peinture a été rafraîchie en 1773, puis restaurée en 1829.
On y voit en tête du cortège funèbre, le cliqueteur agitant une cloche dans chaque main, puis les porteurs de torches accompagnant le curé de la paroisse et le cercueil recouvert d’un drap funéraire.
De nos jours, il existe encore des confréries de « charitons » ou « chartons », notamment en Normandie. Celle de Vétheuil fut dissoute par le curé de la paroisse en 1905, un « chariton » ivre ayant fait chuter le cercueil…
Au-dessus, une représentation du Jugement dernier bien plus ancienne : les anges soufflant dans les trompettes réveillent les morts.
Les élus montent au ciel, les damnés sont entraînés par les démons dans les flammes de l’enfer.
Psaume 7 du prophète Daniel : « beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle ».
Sous les voutains du plafond, figurent les quatre évangélistes représentés avec leurs attributs traditionnels : l’homme pour Mathieu, le lion pour Marc, le boeuf pour Luc et l’aigle pour Jean. Ils ont écrit les Evangiles canoniques.
Deux d’entre eux ont connu Jésus et ont compté parmi ses douze Apôtres : il s’agit de Mathieu et de Jean. Les deux autres, Marc et Luc, n’ont pas connu le Christ et ont rédigé leur évangile dans la seconde moitié du 1er siècle.
Une seconde restauration a été menée à bien en 1994 : c’est elle qui a dégagé au plafond, les quatre évangélistes mais aussi un arbre de Jessé c’est-à-dire la représentation de l’arbre généalogique du Christ, à partir de Jessé, père du roi David.
L’arbre sort de Jessé (qui peut être couché ou debout), les branches de l’arbre portent les Prophètes (Daniel, Elie, Ezéchiel, Isaïe et Jérémie) et les rois en qualité d’ancêtres du Christ.
Sur votre gauche, la colonne représente une allégorie de ce fléau des temps anciens : la peste.
De magnifiques chapiteaux romans décorent cette chapelle (notamment des grotesques très ouvragés).
Approchons-nous du texte encadré sur l’autel. La date de 1826 précise qu’il s’agit d’une copie de la bulle rédigée par le pape Grégoire XIII en 1583 et qui concernait les statuts de la confrérie de la Charité du Saint-Sacrement.
Ayons une pensée reconnaissante pour ce grand pape que fut Grégoire XIII à qui nous devons la réforme du calendrier julien.
C’est en effet lui qui a promulgué en 1582 le calendrier sous lequel nous vivons aujourd’hui et que l’on appelle le calendrier grégorien.
Un buste en plâtre à gauche sur l’autel est celui d’un sculpteur ayant fait un séjour à Vétheuil de 1850 à 1854 et surtout connu pour ses bronzes animaliers : Christophe Fratin.
Ici, il a sculpté le buste de l’abbé Pagnon, curé de Vétheuil à qui nous voulons rendre hommage : c’est lui qui a entamé les démarches en 1845 afin de faire classer l’église comme monument historique.
J’évoquerai enfin un autre curé de Vétheuil : Jean Nicolas Guillaume de Gouville de Bretteville qui exerça son sacerdoce de 1772 à 1820, soit 48 ans. Il a traversé des périodes de l’histoire de France particulièrement troublées.
Il aura connu la Royauté, sous Louis XV et Louis XVI, la Révolution, puis le Directoire, puis le coup d’état du 18 brumaire (9 et 10 novembre 1799) et le Consulat de Bonaparte, puis l’Empire (sacre de Napoléon le 2 décembre 1804), la chute de l’Empire en 1815 et enfin la Restauration des Bourbons avec Louis XVIII.
Ayant accepté de renoncer à son titre de noblesse et ayant prêté serment à la constitution civile du clergé en 1791 afin de pouvoir dire ses messes, il fut malgré tout inquiété et considéré comme dangereux quelques années plus tard et ce, en dépit d’une pétition signée en sa faveur par les paroissiens de Vétheuil.
Il est alors déporté sur l’île de Ré de mars 1799 à février 1800. Finalement, il revient du bagne et réintègre ses fonctions. Rappelons qu’en 1801, Bonaparte Premier Consul a signé un concordat avec l’Église et le climat s’apaise.
Je terminerai par une anecdote.
Robespierre fit adopter le 18 Floréal, an II (le 7 mai 1794) le culte de l’être suprême, c’est-à-dire une doctrine censée remplacer la croyance chrétienne et qui mêlait le déisme à une forme de morale.
L’article premier établissait que le peuple français reconnaît (en vieux français « reconnoit ») l’être suprême et l’immortalité de l’âme. L’église de Vétheuil, comme toutes les églises de la république, reçut une orientation conforme à la nouvelle doctrine et on inscrivit ce texte sur une planche de bois fixée au-dessus du porche de l’église.
Mais le 10 Thermidor (le 28 juillet 1794), Robespierre est guillotiné avec Saint- Just et Couthon et le culte de l’être suprême fut annihilé.
Jean Nicolas Guillaume de Gouville de Bretteville un peu plus tard entreprit de réparer les dommages subis par son église.
Il récupéra notamment cette planche, la retailla et la plaça sur l’autel qui avait été saccagé. C’est une partie de cette planche que vous pouvez encore voir aujourd’hui. [L’église Saint-Germain-de-Paris et Saint-Clair de Médan (78670) possède un fragment comparable, mais où on ne peut lire que le mot final: « l’âme »; la restauration a été inaugurée en avril 2025.]
Note 1 : Illustrations Pierre Poschadel et MP. Pour compléter, voir sur wikipedia la collection complète des photos, de Pierre Poschadel].
Nota-Bene : cette présentation n’a pas pour ambition d’être exhaustive ou dénuée d’erreurs. N’hésitez pas à nous signaler tout manquement, en nous contactant sur [email protected] . Un tronc se trouve devant le portail sud, vous pouvez y déposer une offrande pour l’Association Notre-Dame de Vétheuil, qui organise les visites de l’église. Tel : 0134782796.

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